Mercredi 19 septembre 2007
Pourquoi Malick n'est pas un cinéaste de la nature.
   
   
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C’est
une erreur de faire de Malick le cinéaste de l'état de nature, de l’ordre sain, d’en faire en d’autres termes, un écolo moralisateur. D’abord parce que la nature chez Malick loin d'être une essence n’est tout simplement pas un objet à connaître, elle demeure un terrain, strict territoire comme contenant nécessaire de la vie.



En témoigne
ce qui est une évidence rarement relevée: personne ne regarde la nature dans l es films de Malick.
Les regards, au mieux, sont levés vers le ciel (Days of Heaven). Symboliquement autre, le ciel est vulgairement l’esquisse d’une percée dans le contenant, le contenant d’une autre nature. Les nombreux plans de flore qui pullulent dans La Ligne Rouge et dans Le Nouveau Monde ne coïncident jamais avec le regard des personnages, ce sont des inserts dépourvus de liaisons avec le signifiant narratif, strictement calés sur l’oeil de la caméra. Pocahontas elle-même n’a pas d’attention particulière pour la nature. Le seul objet intensif de sa préhension est le vaisseau anglais naviguant sur son fleuve, alors que les arbres dans cette scènes sont autant d’obstacle qu’il faut longer, de caches à travers lesquelles se faufiler, autant d’obstructions à l’engouement.

De fait, la joie ressentie par Pocahontas et son peuple, ou par Witt dans la ligne rouge, cette sorte d’innocence sévère, relève bien plus de la position éthique que de la culture. C’est pourquoi on peut la connaître dans un jardin anglais tout aussi bien que dans la jungle fauve, parée d’une robe classique ou d’une peau rudimentaire; c’est le sens de ces deux scènes sous fond wagnérien dans Le Nouveau Monde, c’est le sens de La Ligne Rouge. N’oublions pas que La Ligne Rouge se déroule dans le cadre idyllique d’un paradis perdu, n’oublions pas que si ce paradis est sans conteste l’occasion d’une joie nouvelle, d’une adéquation retrouvée, il est aussi celui de la cruauté inhérente à la guerre_ mais pas seulement : inhérente à l’amour, à l’absurde, à la socialisation. On peut m
ourir dans la nature et même, dans la plus belle nature. Surtout, on peut y tuer, on peut aussi y préserver son commerce habituel (les scènes avec le sergent-chef Welsh, celles avec George Clooney). On est d’ailleurs plus affecté par le monde extérieur que par le paradis trouvé : on pleure une épouse impatiente.

Le personnage de Rolfe (Chritian Bale) est un exemple supplémentaire: plus proche de la nature que le capitaine Smith (il se contente de cultiver ses terres et d’entretenir des besoins sagement contrôlés tout en se tenant à l’écart des commerces douteux qui accompagnent l’arrivée dans le nouveau monde) Rolfe n’est pas pour autant l'archétype de l’homme bon. Des problèmes persistent en lui, des affects le contrarient, des résistances l'empêche de parvenir à cette joie innocente qu’on attribue ordinairement à cet homme bon.
Smith est parfois plus proche de cette innocence que ne l’est Bale, sans que rien d’autre que son amour réciproque pour Pocahontas puisse être avancé comme solution. Smith d’ailleurs est décrit comme un "homme à problème", sa nouvelle vie au sein de la nature n’y change rien. C’est Pocahontas la seule cause de son changement. La nature brûle dans Days of Heaven mais cet événement n’est tragique qu’à l’instant où un amour contrarié le double ; il ne l’est pas en soi.

La nature est ce qui reste indifféremment à côté de nous et ce qui n’est jugé qu’à l’aune d’une certaine ouverture sur le monde. C’est parce que Witt a trouvé une paix intérieure q
ue sa nature est un flot paisible ; ni plus ni moins connaissable, ni plus ni moins obstruée, seulement reconnue comme l’adversaire ultime, celui avec lequel aucune confrontation n’est possible, la nature n’est pas magnifiée comme entité sociale ou lien éthique. Elle est un support malléable.

L’image, maintes fois répétée chez Malick, des corps désarticulés et souples qui nagent est symptomatique: l’acte de nager demande d’abandonner l’idée de confrontation, le nageur s'insère parmi. Au contraire, elle se fait littéralement terrain de jeux pour les protagonistes de Bad Land, car c’est l’ouverture qu’ils possèdent sur le monde: “jouer”, jouer à être James Dean notamment ; dans La Ligne Rouge la nature est à la fois le lieu d’angoisses existentielles et de retrouvailles métaphysiques ou encore de conflits ; à la fois le symbole des complexions sociales et de l’ordre arbitraire dans Le Nouveau Monde. Mais toujours, elle est outrancièrement belle dans ces plans sans regards pour rappeler l’objet autre, le substrat inaltérable qu’elle apparaîtra toujours être.

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Ce qu’exprime Malick à travers la place prépondérante de la nature dans ses films est l'altérité absolue entre l’homme, ses passions, et le lieu dans lequel il et elles s’exercent.
Mais cette altérité n’est pas synonyme à coup sure d’absurdité ou de tragédie irrépréhensible (c’est la grande différence avec Tarkovski où tout paraît dérisoire face à la marche obscure mais vivante du monde). Voilà peut-être ce qui échappe ordinairement et permet cette confusion sur le propos de Malick.
Cette altérité est aussi le support malléable des affects: il y a au autant de nature qu’il y a de regard porté sur le monde, à défaut de transcender et d’offrir des solutions, on offre un support solide: constat en mi-teinte. La nature est question d’homme, l’autre, celle sur qui se synthétise la globalité des regards possibles demeure “belle”, comme est beau tout ce qui est absolument étranger et le demeure.

Lorsque le récit du
Nouveau Monde se déplace dans l'Angleterre, c’est pour montrer ce que Pocahontas est capable de faire d’un nouveau monde (après avoir montré ce que Smith fait des terres sauvages sur lesquelles il accoste). Triste à son arrivée, le monde moderne ne peur pas accueillir une joie substantielle comme deus ex machina. Ce que connaît Pocahontas est une banale histoire d’amour ; banalement son quotidien en est affectés selon. Justement, c’est lorsqu’elle trouve un dénouement à cette histoire (le simple fait de pouvoir dire adieu à Smith et clôturer là un cycle) que l'Angleterre se charge d’affections joyeuse. On parcours alors les jardins minimales comme la forêt natale.222880.jpg
En ce sens, le nouveau monde pour Smith, n’est pas celui géographique de la découverte et de l’inconnu, mais celui du retour à zéro, d’un nouveau démarrage, ni meilleur ni pire, juste nouveau. Le titre du film prend un sens autre qu’historique, le nouveau monde dont il est question est tant celui de Smith que celui de Pocahontas, et renvoi plus au monde intérieur de leur passion qu’à tout autre.
Pas de naturalisme donc chez Malick, aucun du moins qui ne soit à chercher dans la présence confondante de l’objet nature.



Retour sur.
Blog cinéma.

par Armand publié dans : Critique Film. communauté : Cinéma, Cinémaaa
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Dimanche 16 septembre 2007
28 Weeks Later,
de Juan Carlos Fresnadillo
2007



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   28 Weeks Later est une suite que l’on n’attendait    pas. À plusieurs niveaux. D’emblée, le survival de Fresnadillo prend le contre-pied, au moins politique, de son aîné, l’appréciable mais bancal film de Dany Boyle, tout en capitalisant avec brio sur son héritage.


Pas de condamnation de l’ordre militaire ici, ce qui intéresse Fresnadillo est la sphère d’action des activités humaines_ sphère dont la représentation symbolique dans l’espace prend la forme d’un quartier sécurisé de Londres, autrement perdue et dépossédée de sa capacité territorielle. Les zombies ont détruit toute vie et le virus qui les crée, paradoxalement, doit capituler après sa victoire totale, faute de grive.
Au contraire de chez Boyle donc, le juste et la raison sont les fardeaux des figures militaires, par convention peu sujettes à l’humain en d’autres temps. Même si au commencement des actes les plus violents (deux des plus belles scènes du film : une exécution meurtrie d’hésitations et de confusion, une charge au napalm sur Londres encore fumant des cadavres de zombies) point de cruauté, chacun est le fruit d’une logique de survie menée non sans remord, mais sans faille. Ce sont les figures héroïques (figure paternelle, figure enfantine, figure sacrificielle) qui, in fine, manquent de raison et de justesse dans leurs actes. Autant de figures héroïques pour autant de gens qui « n’écoutent pas » et autant de drame. Si les militaires sont souvent au commencement, c’est eux et leurs volitions qui constituent l’origine. L’ordre militaire au contraire est celui qui perçoit le mieux les limites effectives de la sphère humaine (leur sur-hiérarchisation n’y est sans doute pas pour rien).

28 Weeks Later est un film sur l’incompréhension de l’altérité, l’incapacité à la percevoir, à la fixer, au sens fort_ encore une question de limite. Jusqu’où peuvent s’exporter les affaires intramondaines de l’homme ?

Lorsque les enfants s’échappent des limites sécurisées de Londres c’est dans l’incapacité à percevoir que leur ancien chez-soi s’est sémiotiquement transfiguré. Les survivants qui ouvrent le film dans la ferme font face à la même erreur : croire accéder à une limite ancienne de leur sphère humaine. On veut y avoir accès, accéder aussi au pardon d’une épouse mutée, accéder à ce que l’on croit enfoui de familier sous l’étranger (le fils voulant raisonner son zombie de père). Cette humanité qui a changé de corps à l’occasion est préfigurée dans le scénario dès les premières minutes du film par la mise à niveau des figures conventionnellement humaines d’avec les figures mécaniques : le héros doit laisser mourir sa femme, pressé par les mêmes enjeux que les militaires une demi-heure plus tard, survivre en dehors du monopole humain.
Loin de blâmer les actions mené par cet enjeu, le film développe cette conclusion pertinente et fort à propos : pas de pardon hors de son contexte de législation, celui des affaires ethnocentriques, ou  intramondaines.
28 Weeks est presque l’affaire d’un décentrement éthique et ethnologique : ne pas attendre du monde qu’il fonctionne selon nos espérances et nos propres fonctionnements sociaux. Rien d’étrange alors que le pardon, confiné justement à la sphère intramondaine, n’est aucun droit à citer face à la menace de la destruction de cette sphère. La demande de pardon du personnage de Carlyle est tout autant un oubli des nécessités auxquelles il était soumis alors. Pareillement, le mensonge quant à sa capacité à survivre paie un lourd tribut (cf. scène finale). Gage de protection dans l’ordre social, le mensonge peut s’avérer, en dehors de lui, plus performant à annihiler une espèce que ne l’est le réchauffement climatique.

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Mais attention ! Là où The Descent par exemple (pour citer un film proche dans le temps et un très bon film par ailleurs) voit dans l’instinct de survie une brutalité amorale, capable de lier l’homme à la folie, 28 Weeks tient un discours plus pertinent. Ce n’est pas l’instinct de survie (expression à laquelle conviendrait mieux celle de volonté de) qui est brutal ou cruel mais ses conséquences, à la proportion du danger auquel elles répondent.
C’est là que réside la réussite thématique du film.
Beaucoup de réussite ne se juge pas à la valeur intrinsèque de leur propos (rien d’extraordinaire au fond ici) mais à leur valeur contextuelle. C’est en prenant à revers son aîné et tout un pan du cinéma lorsque ce dernier doit prendre position sur ce genre de questionnement (et beaucoup de films ne le font tout simplement pas) que le film de Fresnadillo est une telle réussite.

Cette réussite s’accompagne d’une autre, formelle, qu’il serait absurde de taire. Proche de l’original sur ce point tant par ses choix musicaux que par ses tics visuels, 28 Weeks Later est d’une rare beauté plastique pour un film de genre. On y retrouve une approche similaire à celle de Coppola dans Marie-Atoinette. Scrutation des phénomènes ; propagation d’un feu, mouvement des gaz, courbures des corps zombifiés, danse des herbes sous le vent, crissement d’une balançoire, comme autant de points d’attaches sensoriels au cours autonome du monde. Artifices visuels qui rejouent la découverte d’un territoire vierge, on pense alors à Malick. Le réalisateur sait parfaitement jouer avec cette ambivalence d’un territoire qui porte les traces d’une population passée, une humanisation à oublier, et, la menace flagrante d’un déclin sans retour. D’où l’importance donné à l’hélicoptère, symbole même d’une délivrance venue d’ailleurs, l’hélico décolle et atterrit dans un autre territoire, un lieu sur. Ainsi, le retournement final, sans surprise, n’est pas pour autant dénué de sens : le pilote aussi s’égare sur les limites de la sphère humaine et construit par lui-même son échec.

28 Weeks porte aussi bien cette difficulté à l’adaptation cette résistance à l’oubli dans sa forme que dans son écriture. Pas étonnant que les personnages sonnent justes sans êtres détaillés outre mesure. Un film étonnant qu’on attendait pas sur ce terrain là. Au moins est-ce du cinéma. Pour une fois…


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par Armand publié dans : Critique Film. communauté : Cinéma, Cinémaaa
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