La fin d’année apporte son lot de classement en tout genre. En voici un premier : les meilleurs ébats sexuels dans un film cette année.
Certes,
apparaissant sur un blog qui ne compte que 5 billets et pas beaucoup plus de visiteurs, on peut voir là une opportunité de faire monter ses stats avec un titre racoleur. On n’aura pas
tort. Néanmoins, que certains films puissent se valoir de filmer intelligemment des actes sexuelles mérite amplement qu’on y
revienne dessus. Quant on voit à quel point la majeure partie des films peine à construire une vraie tension dramatique dans leur scène, il est intéressant que certains y parviennent, et y
parviennent au sein de scènes sexuelles qui plus est. Attention, on ne met pas en avant ici des scènes du cul bien filmées comme on peut le voir faire souvent avec les scènes d’action,
car il n’est pas question de couper dans l’œuvre et d’y extraire quoi que ce soit ou de s’étendre sur l’érotisme de certains plan au profit d’autres. Une scène réussie peut l’être en soi mais
doit l’être au sein de l’ensemble. Un film malade résiste précisément à lier ses parties, un film qui n’en lie aucune se nomme un film X. Ne mélangeons pas tout ; rien à voir entre le
voyeurisme de Eyes Wide Shut et d’une Emmanuelle, rien à voir entre la dialectique d’History of Violence et celle d’un American Pie. Le cru de Little Children, puisque c’est lui notre gagnant,
n’est pas plus comparable à celui de Shortbus (bon film au demeurant).
Little Children gagne donc cette palme ; un des films américains les plus intéressant/imparfait de l’année, sur lequel il y aurait
beaucoup à dire. Mais concentrons nous rapidement sur ce qui lui vaut l’honneur
d’apparaître ici : les scènes d’ébats sexuels. Dans ses trois ou quatre scènes Todd Field synthétise au mieux la relation
des personnages, tant la froideur de leur environnement, inhospitalier comme les lieux où ils s’ébattent, que le caractère inhabituel de leur acte comme un briseur de quotidien (les lieux sont
aussi peu propices à leurs activités sexuelles que strictement familiers). Le caractère plutôt sans gêne et crue de leurs ébats appelle ce que confirmera la fin du film : palliatif sans
affection, leur relation est accessoire et cache/bouscule un désordre métaphysique dont l’enjeu est avant tout soi-même. Les modalités de la rencontre entre les deux protagonistes le montre :
c’est avant tout pour soi qu’on va vers l’autre, rien qui rappelle un sentiment ou même une pulsion ne rentre en compte. On fait d’ailleurs peu cas de ces scènes, certaines arrivent et meurent
sans transition. Elles sont un trou dans le quotidien qui n’a de valeur que toute relative à la teneure de ce quotidien. Lorsque le champ cesse d’être bombardé, le trou n’est plus qu’un accident
du paysage. Bref, ces scènes sont marquantes car elles lient, plus que n’importe quelle autre les éléments du
film, les fantasmes et ambitions des personnages. Il suffit de voir le parallèle évident entre ces excursions
charnelles et la scène du club de littérature où Sarah exprime clairement la valeur qu’elle leur donne.
Une qualité d'action rare, surtout quand on parle de sexe au cinéma où souvent il n'est question que d'appâter
le poisson male, qui valait bien un billet et une première place.
Résistants et nazis se chamaillent en Hollande, les uns envoient
femmes fatale les autres forcent à la traîtrise. Bref, l’histoire est connue, et même répétée chez Verhoeven. Black Book est classique, le territoire
n’instaure aucun particularisme. Classique jusqu’à son désir d’universalité donc. La guerre de toute façon et son contexte politique est comme souvent chez Verhoeven (Starship Troopers) et chez
d’autres un bon prétexte à l’étude de mœurs. On sait que notre réalisateur aime cette ethnologie-là, support de ses pires films. Verhoeven n’est jamais aussi bon que lorsqu’il désengage ses
personnages du singularisme pour les inscrire dans des desseins plus vastes ; c’est le cas Starship Troopers et son ironie morbide, c’est l’anti-cas Showgirls est ses sujets gangrenés dans des
schémas moraux/éthiques absurdes. On se souviendra longtemps du « Elle danse comme elle baise », sentence en leitmotiv au projet ethnologique le plus raté du réalisateur.
Black book est une bonne surprise du coup, son étude de cas n’atteignant pas la médiocrité de Showgirl, ou tout du moins, la médiocrité de l’étude de cas ne vampirise pas l’action, relativement
passionnante du film. Le propos de Black Book est simple, la ténacité avec laquelle Verhoeven l’applique à chaque moment du film mérite de devenir légendaire. Personne n’est innocent, ni
coupable. La maxime et ses variantes sont répétées jusque dans les derniers plans, déclinées à chaque personnage, appliquées à chaque situation.
Ainsi les passeurs se font traîtres, les libérateurs bourreaux sadiques, les juifs victime mais victime poussives, les nazis modérés, les résistants peinent à rendre la confiance qu’on leur
donne, les héros de guerre collaborent, les femmes de boche pleurent les actes dont dépendent leur survie. J’en passe.
Black book est un nivellement par le centre, un anti-manichéisme convaincu. Une juive clandestine prend le soleil au bord d’un lac mais n’hésite pas à flirter avec un jeune hollandais, bateau
passant. Ceux qui la cachent n’hésitent pas eux, à réprimander sa religion au nom de la leur, comme on veut contenir une pulsion démoniaque. On brûlait des gens pour leur bien fut une époque. Le
cynisme stérile de Verhoeven approuve puisque aucune échappatoire n’est tracée ni même espérée. En lieux et place une pancarte : « Ce sera toujours la même rengaine ». On comprend que l’homme
veuille faire un film sur Jésus, le messie sacrifier à des fins politiques, pour qui la cruauté d’autrui était fondamentale au succès du plan. Traiter à sa sauce toutes les parts de l’Histoire
est encore le meilleur moyen pour Verhoeven de prouver la justesse de sa vision.
D’Histoire, il en est question dans Black Book. Dès lors que tous sont mi-corrompus mi-excusables, la question du jugement se pose. Qui va statuer sur le cas Müntze, chef nazi qui a défaut de
sauver des vies n’a pas rallongé la liste des morts, et sur le cas Akkermans, héro-traître de la résistance ? Certainement pas l’Histoire.
La scène, où un général allié se plie à des lois martiales hors propos face à un général nazi pourtant destitué, est constitutive. L’un demande à l’autre l’application de règles étranges, comme
s’ils ne souhaitèrent en d’autre occasion s’éradiquer l’un et l’autre, comme si la guerre et la victoire participaient à un jeu de hasard, à une puérilité.
L’Histoire, nous dit Verhoeven, s’écrit au sein de stéréotype, répondant ainsi à une demande de fantasme plus qu’elle ne crée une reconstitution. Caractère partial et artificiel de la marche du
monde, miroir des généraux ennemis appliquant des codes de courtoisie. Müntze fait les frais de cette dialectique populaire, chef nazis il est nécessairement plus corrompu que d’autres et doit
mourir. L’Histoire ne rend pas justice. D’ailleurs Akkermans-le-tueur est porté à nue par la foule. Sa mort n’est pas du domaine de l’Histoire, sa justice à lui est celle des hommes. C’est en
marge de l’Histoire que la justice fait ses comptes. Le livre noir dont il est question dans le titre en est le symbole : répertoire et carnet de bord officieux d’un notaire discret, il livrera à
l’action la marche à suivre. L’Histoire, elle, ne retiendra pas l’existence de ce montreur de vérité, auquel il devient primordial de rendre hommage dans un titre.
Les derniers plans du film achèvent d’instaurer cette loi comme valable en tout temps, hors de tout contexte exceptionnel.
Reste que Verhoeven n’a peut-être pas tort de rappeler à nos mémoires la légitimité/possibilité d’un tel propos. Dans un contexte cinématographique où les grands succès publics se construisent
loin de toute question morale, son langage peut apparaître comme un vent frais. Mais dans sa lutte fervente contre le manichéisme se crée un nouveau genre de nivellement, celui de l’univocité
absolue où tout se vaut, et se vaudra toujours. C’est sans doute ici, dans son propre film, la victoire de ce qu’il dénonce : à force de manichéisme le prochain stade se forme par réaction et
n’entend plus que la voie de la contestation stérile.
On m’a fait une remarque intéressante sur le dernier film de Tarantino, disant de lui qu’il est un des meilleurs navets de ces dernières
années. Surprise. Parlons d’abord un peu de ce qui nous a plu.
La structure en deux temps de Death Proof et la confusion morale qui lui est intrinsèque est pertinente, la vengeance pour laquelle
le spectateur frémi n’en étant pas vraiment une. Les deux groupes de filles n’ont pas d’histoire en commun. La violence avec laquelle l’assassin est puni en
devient presque superflue, comme le plaisir évident des filles à le sanctionner. Et ce, d’autant plus que passée la frayeur de l’agression, les filles cascadeuses ne font pas l’économie d’une
puissante force de destruction, au-delà du seul instinct de survie. C’est un dilemme entre deux intensités. La première, qui
veut que nous soyons le gardien de la mémoire des actions de Mike, tend vers une juste vengeance à la proportion de ses actes. Il doit être puni brutalement, sans compassion. La seconde
est moins catégorique. D’abord les filles menées par Rosario Dawson ne sont pas innocentes ; elles aussi mettent en danger la vie d’autrui pour le fun. Leur jeu n’est pas moins absurde
que celui de Mike. Puis, elles sont aussi moins « en détresse » que le premier groupe : toutes cascadeuses, sachant visiblement trop bien se défendre. La figure de la jeune fille éplorée et sans
défense ne tient plus lieu d’argument dans le jugement qui est à rendre. Cette intensité là, si elle est prise en soi, en dehors de celle en cours dans la première partie du film, ne demande plus
une vengeance aussi brutale. Les cascadeuses ne vengent rien, elle gagne au jeu (c’est à peine si on leur force la main pour y participer). La vengeance, unique caution morale de la violence
faite à Mike, n’est légitime que via la mémoire du spectateur. Death Proof est presque un film sur le témoignage, qui ne sait pas la première partie du film ne peut cautionner la mort de Russel
(moralement s’entend).
Cette ambivalence, la métaphore sexuelle dont on a tant parlé ailleurs, et la scène « multi diffusion » de l’accident qui est un vrai fantasme pour tout fan de Cronenberg, font de ce Tarantino là
un film largement appréciable en soi.
Mais
cette scission dans la narration ne peut masquer l’hyper linéarité des dialogues, dont la mise en scène remplie les trois quarts du long-métrage. Jamais un film de Tarantino s’est autant éloigné
de la repartie duelliste et n’a laissé place à autant de monologues. On raconte des histoires désormais. Dans Pulp Fiction et Jackie Brown les histoires sont fatales (celles de Jules et de
Marsellus), sont ce qui échappe à l’ordre du dialogue comme joute verbale, sont ce qui entraîne l’action. Death Proof rompt. Les histoires sont celles, interminables et opaques,
de fillettes, fantasmées ou répétées jusqu'à devenir fable. Death Proof est un film bavard, dans lequel le verbe ne tranche
plus, n’impose plus le caractère de celui qui l’utilise mais impose un rythme, plus large, plus enveloppant qu’avant. Tarantino lui-même n’a plus besoin de s’écrire un personnage d’excité du
verbe pour paraître comme tel dans le film. Les filles imposent ce rythme-là à Tarantino-le-barman. Le rythme comme la vengeance se donne/fait désormais par procuration. Le dire se fait
communion, il faut phraser sur une même diction (en ce sens les actrices font des miracles, leurs paroles
s’entendent comme une musique plus importante que le sens véhiculé_ nous y reviendrons très vite), il faut longtemps dialoguer avant la prise de risque (le
dialogue sur la route) non pas tant pour se mettre d’accord que pour se mettre en accord. Mike au contraire est celui qui ne partage pas ce rythme, cette communion. Sa culpabilité dans la seconde partie est celle de ne pas vouloir jouer la même note. Il veut sa
communion seul, son risque à lui, et prend peur finalement devant la difficulté à l’imposer. Son meurtre, perpétué en groupe, est le meurtre d’une communauté de rythme sur
un rythme solo.
L’opacité des dialogues impose outre un rythme une abstraction.
La majeure partie des dialogues relevant d’une culture si singulière, si personnelle, devient vite incompréhensible. C’est la façon dont Tarantino induit au film son hommage à la série B/Z.
Parlant dans le vide le film devient un assemblage de figures évidentes ; évidentes parce que plus rien dès lors que les dialogues perdent le sens ne peut masquer ses figures, leur donner un
contexte ou une texture de façade. Death proof est un hommage à l’amitié, au rassemblement communautaire selon de nouvelles
lois non plus sociales mais libres, à la culture si singulière qu’elle en devient opaque pour tout autre hors du groupe, au lieux, à la prise de risque, au danger vivifiant, à la mode écartée de
son aspect normatif, aux échappés sans but, à Kurt Russel figure à lui seul, à la victoire de l’idéologie non plus de masse mais particulière, au fétichisme, au sexe mais surtout à la frustration
qui lui donne son sens le plus mordant et précieux. Bref, à toutes les figures qu’aligne communément le cinéma-bis, mais sans le masque qui ailleurs font de ces figures des éléments narratifs,
des principes d’action. Qu’on pense à la pom-pom-girl, figure réjouissante mais costume inexplicable. Ici, seul le plaisir compte de les voir se développer, s’émanciper de l’histoire, se ritualiser sans but. Les figures jouissent
d’exister pour elles-mêmes.
Quel hommage plus juste est-il possible de donner ? Être un navet en ce sens ne peut que participer de la réussite du film dans un genre ou les meilleures œuvres flirtent régulièrement
avec l’échec du bon goût, rarement avec les canons du film d’auteur. Meilleur navet et meilleur film sur l’histoire de ce genre. Genre auquel n’a rien compris l’acolyte Rodriguez, qui n’aligne
pas moins de ces figures dans Planet Terror mais s’en trouve rapidement embarrassé. Planet Terror est un mauvais film, digne de la filmographie de l’auteur, certainement pas un navet.
Nuance.