Lundi 10 décembre 2007
Children of Men
Alfonso Cuaron,
2006
Ne rien dire. La télé relate maintes fois un assassinat, Théo ne commente pas. Théo c’est Cuaron, surpris dans son train-train par l’explosion d’un récit. Le documenter c’est la moindre des choses pour que le filme existe ; c’est le b-a-ba pour Clive Owen d’amener la jeune femme
enceinte à bon port, comprenez la seule raison qui le propulse protagoniste principal du film de Cuaron. Attention au faux-pas ! Julian est au courant : on est vite au frais d’une oeuvre
naturaliste. L’ontologie rapide d’un film synthétique promène toujours les personnages aux abords de la grande chute. Celle du non-être. Attention Théo, tu ne serviras bientôt plus à rien, toi
non plus.
Children of Men est un film sans histoire, les personnages ne peuvent survivre hors du prétexte qu’ils servent ; Cuaron réitère l’expérience hitchcockienne : Julian Moore la star est expédiée en début de partie. Tant pis pour la prometteuse idylle naissante, puérile et absurde, belle. Expédiée donc (mais sous quel tenant technique !), à la manière de Janet Leigh dans les 60’. À la manière seulement car dans Psychose la mort rapide de celle bombardée héroïne dés l’affiche servait la mise en place du récit. Psychose, le film, démarre dans la douche, l’expérimentation d’Hitchcock s’achève au même endroit. Le premier cri de la pseudo héroïne est un passage de relais.
Chez Cuaron, Julian meurt son rôle d’entremetteuse achevé. Passer la balle à quelqu’un capable de la recevoir et qui peut la garder jusqu’au but, c’est d’ailleurs littéralement ce qu’elle fait dans sa dernière scène. Thèo est un attrapeur sans pareille. On sait dés à présent qu’il rencontrera le succès, le film ne tentera pas une seconde d’entretenir le suspens. La comparaison s’achève avec Hitchcock. Pas de twist final, la force du film de Cuaron est d’imprimer le twist au commencement du récit, d’en faire sa base : une femme est enceinte dans un monde pourtant stérile. Il lui faut toutes les chances de son coté pour mener à terme cette grossesse. Toutes les bases narratives qui permettent l’action (où l’emmener ? contre qui se protéger ? contre qui se sauver ? par quoi passer ?) sont énoncées rapidement. La mort de Julian scelle l’arrêt des festivités dramatiques tout en proposant les règles du jeu : rien d’inutile, aucune surprise, aucune explication, un but simple- et simplet- vers lequel on se propose d’aller sans fioriture de scénariste ou d’esthète de la diarrhée analytique. Pas une seule explication ne sera donnée au miracle retrouvé de l’enfantement. Pas une seule non plus pour rationaliser cette stérilité mondiale.

Children of Men appartient à ce qu’on a nommé ici ou là le blockbuster d’auteur. Blockbuster par son rythme dramatique : action téléologique enrobée d’une multitude d’actions spectaculaires. L’adjectif d’auteur vient de la résonance thématique des actions. Celle qui fait du film une illustration nietzschéenne. L’action est une succession de prétexte à un arrière-plan narratif. Le background de l’histoire n’a jamais été autant substantiel qu’ici. L’action accroche un contexte éthique de valeurs relatives et agit comme le révélateur de ces systèmes de valeur. Quid de la stérilité ? Châtiment divin pour certains, catastrophe écologique pour d’autres, conclusion prévisible à une société désaxée, occasion d’instaurer un gouvernement totalitaire, de devenir une star, de justifier une ascèse ou un terrorisme ou au contraire de lâcher prise avec le quotidien. En lieu et place d’une explication homogène, c’est de l’explication dont le film fait son sujet. Chacun voit midi à sa porte. L’événement ne fait que conforter l’individu dans son complexe de valeur alors même que ce dernier justifie ce complexe par l’événement. La superbe scène où Théo, portant le nouveau né dans ses bras, sort du bâtiment autour duquel s’affrontent militaires et réfugiés est symptomatique : figeant les individus dans leur occupation il ne les stoppe pas pour autant. L’affrontement reprend de plus belle comme si personne n’avait vu l’enfant, dont l’existence réfute pourtant leur principe d’action. Idem lorsque Kee apparaît. En rien cet espoir n’est fondateur, il marque un peu plus les lignes de séparation. Un miracle, un cas médical, une exception organique, une occasion de prendre le pouvoir, de séduire un ancien amant, de créer une révolte, d’imposer une idéologie, etc. L’individu normalise aussi tôt qu’elle apparaît cette exception selon ses valeurs.
La volonté de ne donner aucune explication se justifie. Il y a une infinité d’explications données en soubassements. L’action est un principe de décentrement pour Cuaron, mieux s’extirper pour mieux regarder.
Les plans séquences qui parsèment le film
rentrent dans ce jeu : dans un contexte unique (le plan) s’expose une variété de forces. Le plan séquence de la voiture est le plus réussi : les uns font leur danse nuptiale pendant que les
autres exécutent une trahison ; la camera très mobile évite d’inscrire tous les partis dans la même image : contexte unique mais communautaire.
Children of Men est un film moderne. Nietzsche aussi : "On ne se contente pas de chercher comme cause un certain genre d’explication, mais bien une catégorie soigneusement sélectionnée privilégiée d’explications, celles qui permettent d’éliminer le plus vite et le plus fréquemment le sentiment d’inconnu, de nouveau (…) Le banquier pense aussitôt aux « affaires », le chrétien au « péché », la jeune fille à son amour."
C’est à ses créations éthiques, à ces systèmes de valeurs que se réfèrent les enfants du titre (d’ailleurs, d’enfant il n’y a en qu’un seul dans le film).
Le film n’est pas comme on a pu le lire « d’actualité » ; les discours entendus ne le sont qu’à titre de position éthique, même s’ils sonnent modernes pour certains (le discours écologique notamment). Ils ne constituent jamais un argumentaire ou une position surplombantes de la part du film, d’où la stupidité à le qualifier « d’illustration ». L’illustration s’il faut le rappeler est le matériau de base de la synthèse.
La conclusion abrupte conforte : Thèo meurt, Kee pleure quelque seconde, le bateau arrive, YYY lui fait signe. Fin. Le rythme ordinaire du monde surpasse les lois du recit, le héro trouvera sa place plus tard. Peut-être.
Peut-être s’est-on trompé en qualifiant de synthétique Children of Men. Le film est celui du divers, choses informes, actualités latentes qui résistent à l’exceptionnel, à la naissance d’un rythme. Notez bien que la mort de Julian n’est dramatique/exceptionnelle que dans le contexte d’un amour naissant. Sa mort ne freine en rien la marche du processus global. Elle n’est même pas l’occasion d’une pause dans le scénario. Comme pour Théo, une force disparaît, d’autres assurent l’intérim. Disons que le film est synthétique par opposition : refusant de donner corps aux jeux de pouvoirs et de volontés, refusant de les incorporer dans la linéarité d’un récit, ils restent toujours en marge comme environnement. Des vautours prêts à fondre sur l’événement pour lui donner leur sens. Ne les incluant pas autrement que comme périphériques le récit se donne les moyens de la monstration de leur processus d’accaparement. D’où une histoire plate, qui laisse notre envie d’analyse sur sa faim, rabougrie notre passion pour les histoires, d’où un film passionnant, singulier.
Alfonso Cuaron,
2006
Ne rien dire. La télé relate maintes fois un assassinat, Théo ne commente pas. Théo c’est Cuaron, surpris dans son train-train par l’explosion d’un récit. Le documenter c’est la moindre des choses pour que le filme existe ; c’est le b-a-ba pour Clive Owen d’amener la jeune femme
enceinte à bon port, comprenez la seule raison qui le propulse protagoniste principal du film de Cuaron. Attention au faux-pas ! Julian est au courant : on est vite au frais d’une oeuvre
naturaliste. L’ontologie rapide d’un film synthétique promène toujours les personnages aux abords de la grande chute. Celle du non-être. Attention Théo, tu ne serviras bientôt plus à rien, toi
non plus.Children of Men est un film sans histoire, les personnages ne peuvent survivre hors du prétexte qu’ils servent ; Cuaron réitère l’expérience hitchcockienne : Julian Moore la star est expédiée en début de partie. Tant pis pour la prometteuse idylle naissante, puérile et absurde, belle. Expédiée donc (mais sous quel tenant technique !), à la manière de Janet Leigh dans les 60’. À la manière seulement car dans Psychose la mort rapide de celle bombardée héroïne dés l’affiche servait la mise en place du récit. Psychose, le film, démarre dans la douche, l’expérimentation d’Hitchcock s’achève au même endroit. Le premier cri de la pseudo héroïne est un passage de relais.
Chez Cuaron, Julian meurt son rôle d’entremetteuse achevé. Passer la balle à quelqu’un capable de la recevoir et qui peut la garder jusqu’au but, c’est d’ailleurs littéralement ce qu’elle fait dans sa dernière scène. Thèo est un attrapeur sans pareille. On sait dés à présent qu’il rencontrera le succès, le film ne tentera pas une seconde d’entretenir le suspens. La comparaison s’achève avec Hitchcock. Pas de twist final, la force du film de Cuaron est d’imprimer le twist au commencement du récit, d’en faire sa base : une femme est enceinte dans un monde pourtant stérile. Il lui faut toutes les chances de son coté pour mener à terme cette grossesse. Toutes les bases narratives qui permettent l’action (où l’emmener ? contre qui se protéger ? contre qui se sauver ? par quoi passer ?) sont énoncées rapidement. La mort de Julian scelle l’arrêt des festivités dramatiques tout en proposant les règles du jeu : rien d’inutile, aucune surprise, aucune explication, un but simple- et simplet- vers lequel on se propose d’aller sans fioriture de scénariste ou d’esthète de la diarrhée analytique. Pas une seule explication ne sera donnée au miracle retrouvé de l’enfantement. Pas une seule non plus pour rationaliser cette stérilité mondiale.

Children of Men appartient à ce qu’on a nommé ici ou là le blockbuster d’auteur. Blockbuster par son rythme dramatique : action téléologique enrobée d’une multitude d’actions spectaculaires. L’adjectif d’auteur vient de la résonance thématique des actions. Celle qui fait du film une illustration nietzschéenne. L’action est une succession de prétexte à un arrière-plan narratif. Le background de l’histoire n’a jamais été autant substantiel qu’ici. L’action accroche un contexte éthique de valeurs relatives et agit comme le révélateur de ces systèmes de valeur. Quid de la stérilité ? Châtiment divin pour certains, catastrophe écologique pour d’autres, conclusion prévisible à une société désaxée, occasion d’instaurer un gouvernement totalitaire, de devenir une star, de justifier une ascèse ou un terrorisme ou au contraire de lâcher prise avec le quotidien. En lieu et place d’une explication homogène, c’est de l’explication dont le film fait son sujet. Chacun voit midi à sa porte. L’événement ne fait que conforter l’individu dans son complexe de valeur alors même que ce dernier justifie ce complexe par l’événement. La superbe scène où Théo, portant le nouveau né dans ses bras, sort du bâtiment autour duquel s’affrontent militaires et réfugiés est symptomatique : figeant les individus dans leur occupation il ne les stoppe pas pour autant. L’affrontement reprend de plus belle comme si personne n’avait vu l’enfant, dont l’existence réfute pourtant leur principe d’action. Idem lorsque Kee apparaît. En rien cet espoir n’est fondateur, il marque un peu plus les lignes de séparation. Un miracle, un cas médical, une exception organique, une occasion de prendre le pouvoir, de séduire un ancien amant, de créer une révolte, d’imposer une idéologie, etc. L’individu normalise aussi tôt qu’elle apparaît cette exception selon ses valeurs.
La volonté de ne donner aucune explication se justifie. Il y a une infinité d’explications données en soubassements. L’action est un principe de décentrement pour Cuaron, mieux s’extirper pour mieux regarder.
Les plans séquences qui parsèment le film
rentrent dans ce jeu : dans un contexte unique (le plan) s’expose une variété de forces. Le plan séquence de la voiture est le plus réussi : les uns font leur danse nuptiale pendant que les
autres exécutent une trahison ; la camera très mobile évite d’inscrire tous les partis dans la même image : contexte unique mais communautaire.Children of Men est un film moderne. Nietzsche aussi : "On ne se contente pas de chercher comme cause un certain genre d’explication, mais bien une catégorie soigneusement sélectionnée privilégiée d’explications, celles qui permettent d’éliminer le plus vite et le plus fréquemment le sentiment d’inconnu, de nouveau (…) Le banquier pense aussitôt aux « affaires », le chrétien au « péché », la jeune fille à son amour."
C’est à ses créations éthiques, à ces systèmes de valeurs que se réfèrent les enfants du titre (d’ailleurs, d’enfant il n’y a en qu’un seul dans le film).
Le film n’est pas comme on a pu le lire « d’actualité » ; les discours entendus ne le sont qu’à titre de position éthique, même s’ils sonnent modernes pour certains (le discours écologique notamment). Ils ne constituent jamais un argumentaire ou une position surplombantes de la part du film, d’où la stupidité à le qualifier « d’illustration ». L’illustration s’il faut le rappeler est le matériau de base de la synthèse.
La conclusion abrupte conforte : Thèo meurt, Kee pleure quelque seconde, le bateau arrive, YYY lui fait signe. Fin. Le rythme ordinaire du monde surpasse les lois du recit, le héro trouvera sa place plus tard. Peut-être.
Peut-être s’est-on trompé en qualifiant de synthétique Children of Men. Le film est celui du divers, choses informes, actualités latentes qui résistent à l’exceptionnel, à la naissance d’un rythme. Notez bien que la mort de Julian n’est dramatique/exceptionnelle que dans le contexte d’un amour naissant. Sa mort ne freine en rien la marche du processus global. Elle n’est même pas l’occasion d’une pause dans le scénario. Comme pour Théo, une force disparaît, d’autres assurent l’intérim. Disons que le film est synthétique par opposition : refusant de donner corps aux jeux de pouvoirs et de volontés, refusant de les incorporer dans la linéarité d’un récit, ils restent toujours en marge comme environnement. Des vautours prêts à fondre sur l’événement pour lui donner leur sens. Ne les incluant pas autrement que comme périphériques le récit se donne les moyens de la monstration de leur processus d’accaparement. D’où une histoire plate, qui laisse notre envie d’analyse sur sa faim, rabougrie notre passion pour les histoires, d’où un film passionnant, singulier.
Retour sur.
Blog cinema.
par Armand
publié dans :
Critique Film.
communauté :
Cinéma
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inscrire les plans dans un
autre ordre que plastique, ou symbolique. Certes, il y a toute une filmographie en deçà qui permet à l’auteur de Crash de filmer ce corps nu en toute impunité artistique.

