Mercredi 2 janvier 2008
We Own The Night
(La Nuit Nous Appartient)
James Gray
2007.





undefined    Commençons ce début d’année avec un des meilleurs films de l’année écoulée : le gigantesque We Own The Night, du parfois surestimé mais trop souvent ignoré James Gray.
James Gray avait déjà émerveillé une partie de la critique avec son The Yard, fable noire néo-classique, et sa mise en scène qui trouve le possible de la métaphore dans une approche dynamique du détail entre ligne droite et ligne brisée, entre universalisme et subjectivant.
J’aime bien être ésotérique à l’occasion, d’autant que ça me permettra d’introduire la critique qu’ont publiée les Cahiers du Cinéma du dernier film de Gray sans trop contraster avec le style de ladite critique. Mais avant ça, une brève présentation de cette pépite inattendue (inattendue pour pour qui comme moi a trouvé opaque le précédent):


We Own The Night
s’introduit dans le genre ultra fréquenté des polars de famille_ mafieuses les familles.
Bobby (Joaquin Phoenix, brillant) gérant d’une boite de nuit et accessoirement enfants honteux d’une famille de flics respectés (Mark Walhberg et Robert Duvall) doit choisir son camps lorsqu’un barrons de la drogue opérant depuis son club devient gênant pour notre famille toute vêtue de bleu et d’étoiles argentées.
Rapide résumé qui permet de deviner que le film ne trouve pas ses intérêts dans son scénario seul. Scénario pourtant moins linéaire qu’on ne pourrait le croire, James Gray ne tentant pas de détourner les codes du polar mafieux mais les usant avec une grâce qui fait défaut depuis quelque temps à Scorcese. Le film n’ayant pas pour ambition de redéfinir le genre mais de lui apporter une nouvelle pièce de prestige, on pardonnera son classicisme relatif.

S’agit-il pourtant vraiment d’un film de famille ? L’ouverture ouvre une piste : Bobby et Amada se chauffent en préparation d’une scène jambe-en-l’aire d’anthologie ; Gray inventant l’anthologie en puissance puisque la scène à proprement parlé n’existe pas. Malgré les ralentis lancinants, la musique de Blondie et les regards aguichants, happés, il faut s’arrêter et remettre à plus tard.
Le " à plus tard " est important : il constitue la fausse figure vraiment répétitive du film, son leitmotiv d’apparence qui en ferait un film de vengeance, un film cathartique. Remettre à plus tard l’affection, à plus tard la rencontre, à plus tard les retrouvailles (jusqu’au-delà de la mort), à plus tard la libération, et même à plus tard sa propre voie. Cet aspect cathartique du film constitue le reproche sous jacent que font les Cahiers à l'oeuvre de Gray. Ce n’est pas encore le moment de parler des Cahiers mais un ami me faisait très justement remarquer que la vengeance en question subissait une actualisation des plus satyrique. Bobby tue son faux némésis de loin, dans le brouillard, presque par hasard, ne s’entend donner en guise de dernière riposte que le murmure absurde et hors propos de son propre nom, et en guise d’explication qu’un modeste et ironique « Si j’avais su que c’était ta famille… » prononcé sur le ton d’une sincérité des plus déconcertante. Bref tout tant à prouver le caractère risible de cette vengeance, et la non-adhérence du film à ce point de vue.
Remettre en question l’aspect familial du film c’est le propos de la scène d’ouverture donc, car qui vient alors remettre à plus tard notre scène si bien engagée et si prometteuse de cul ? La famille justement ; celle adoptive en l’occurrence. Il faut aller visiter l’oncle rédempteur, plus de temps pour les folies.
La remise en question du thème qu’on présupposait central ne s’opérerait pas si bien si Gray ne filmait pas avec tant d’adhérence ce prologue au plaisir. Rien n’invite dans la mise en scène à rabaisser le plaisir auquel on se prépare, à le subordonner à la politesse familiale.
La famille au juste est bientôt révélée comme ce qui pose problème. Pas seulement face au plaisir mais face à ses choix de vie. C’est parce que Bobby appartient à une famille de flic que le dilemme de la coopération ou non se pose à lui et chamboule ses choix, c’est parce que sa famille adoptive cache de lourds secrets que sa vie bascule, c’est parce que les liens du sang obligent à une lourde nécessité qu’il faudra renier ses choix, ces mêmes liens imposant une hiérarchie des priorités, il faudra laisser de coté le plaisir en perdant sa petite amie. Il est intéressant à ce sujet que Bobby parle toujours d’Amada sous l’appellation « girlfriend » et prononce rarement son prénom pour la designer, comme si justement elle ne cadrait pas avec les cercles familiaux et ne méritait pas encore un statut autre que sa fonction, fonction relative à un seul individu de la famille. Amada n’existe que comme girlfriend d’un membre de la famille.

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On peut évidemment parler des résistances au développement personnel que constitue la famille tout en faisant un film sur la famille. Le Parrain de Coppola par exemple s’y essaie. Mais Le Parrain n’oublie pas non plus de montrer une certaine positivité résultante de ses barrières_ aussi dramatique soit le prix à payer pour cette positivité. Il n’est pas certains que We Own The Night de son côté en propose une quelconque. Les derniers plans du film doivent êtres comparés de préférence à ceux d’Eastern Promises de Cronenberg et leur ambiguïté négative quant au statu de l’engagement plutôt qu’à ceux d’History Of Violence et leur ambiguïté face au positivisme à tout prix. La nuance existe et elle est importante.
Les yeux cernés de Bobby, son désir de trouver le visage d’Amada dans le foule, sa mine déconfite et le « Je t’aime » rendu à un frère qui s’écarte de l’engagement que Bobby, lui, vient de prendre croyant intégrer par là pleinement une famille (alors que Bobby croit intégrer enfin le schéma flic = famille qu’on nous rabachait comme élément prévalant à la constitution de ladite famille, Joseph annonce qu’il se retire de ce schéma, morcelant la figure et donc la famille), sont pour le moins interrogatifs. Autant d’éléments qui perturbent l’adhérence à cette renaissance de Bobby et qui impliquent une contre poids lourd à la thèse conservatrice du film_ la plus apparente, celle qui sert de tremplin à la seconde, critique.
Le papier de Chronic’art rapproche la scène finale de la scène du cimetière, supposant que le film n’est peut-être que l’histoire d’un enterrement. L’expression baroque rencontrée ça et là n’interdit pas l’hypothèse. Ils ont raison, du coup, de mettre en exergue le fait que le film s’achève sur un « amen ».
Leur critique est presque un droit de veto vis-à-vis de celles des Cahiers. Pour faire court, les Cahiers reproche au film de Gray un décalage entre son style néo-classique et son discours moins que classique, conservateur. Ils voient dans le plan post-vengeance (lorsque Bobby sort des hautes herbes, fusil au bras, démarche fière) la naissance positive d’un héro. Ils ont raison alors de traiter le plan digne d’un Rambo.
En ce qui concerne la démarche, il ne fait pas oublier que Joaquin Phoenix l’adopte durant tout le film, signe de la naïveté de son personnage quant à son statut. Naïveté encore dans ce « plan des hautes herbes », la naissance du héros est clairement à jauger à l’aune de la symbolique surfaite du plan, dans un film loin de l’être. Il faut la comparer aussi à cette phrase déjà  citée « Si j’avais su que c’était ta famille… ». L’absurdité de malentendu ne peut que relativiser notre héro, qui s’il est devenu tel, ne l’est devenue que parce qu’il avait caché son vrai nom. Dire son nom aurait pu tout arranger. Vous parlez d’un héro !
Elle semble loin la glorification puritaine, loin de persuader, loin l’éloge de la loi et de ses employés, surtout lorsque revient en mémoire cette scène d’ouverture, où le plaisir tout en se donnant tout entier promettait d’être plus incroyable encore qu’il ne laissait le supposer.


Le film peut-être n’est que celui d’un deuil, le deuil d’une partie de cul jamais actualisée. Au rythme lancinant de la musique est substitué celui artériel, horrifiant, de l’organisme effrayé et surpris, dans deux scènes centrales et magnifiques : l’infiltration et la poursuite en voiture. Au murmure charnel est substitué la messe d’un enterrement et le discours bien pauvre d’un nouvel
09lim.xlarge1.jpg engagement. Les Cahiers, encore eux, ont raisons de comparer le film à celui de Cronenberg (nous leur reprenons cette comparaison), le jugement émis sur l’engagement (professionnel et plus largement éthique) est surplombés des mêmes réserves et doutes, goûte la même vacuité. L’incapacité à tenir droit dans ses bottes, à ne faire que goûter à ce plaisir est sans doute le vrai leitmotiv du film. Tout est affaire de confusion face aux impressionnants canons de la famille et de la morale, un bruit sourd dans l’oreille qui empêche la musique de fonctionner, la volupté d’agir et met en péril la vie : Bobby est presque abattue par les siens à cause de ce bourdonnement-là. Que la famille soit une cause suffisante pour se défenestrer, voilà qui paraît être un discours suffisamment néo-classique pour coller le fond à la forme.





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par Armand publié dans : Critique Film. communauté : Cinéma
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