Honneur aux frères Coen ce mois-ci.
On ne peut pas être original chaque
fois, d’autant que malgré les promesses journalistiques, No Country For Old Men se révèlent une expérience tout de même inattendue, certes proche dans son ton et dans sa méticulosité d’un
Fargo, mais proche peut être plus encore de Gerry ou de la forme crépusculaire et paradoxalement hors propos de Once Upon A Time In America, de Leone.
Les premières plans de No Country ouvre d’emblée le film sur une note nostalgique qui perdurera jusque dans les derniers. La camera ne s’épuise
même plus à exposer correctement les décors, aspirée complètement par eux et par leur sémiotique fuyante. Nostalgie des étendues désertiques et des formes usuelles de l’ouest sauvage qui aura le
bon gout de ne pas polluer la mise en scène. Sublime mise en scène au pouvoir hypnotique proche de celle d’un Wong Kar Wai tout en partageant la raideur et la science géométrique de Van Sant,
justement. Mais les Coen n’ont pas grand-chose à apprendre à ce niveau là.
Si on peut limiter pour chaque film une somme de plans, qui induisent et préparent à tout le reste comme un préambule à toute thématique
futures1 , ceux qui nous intéressent ici achèvent d’introduire au film :
Un adjoint met au courant son
shérif de sa prise toute fraîche. La prise en question, dont l’adjoint ne se défend pas d’être quelque peu surpris, se fond dans le flou du second plan. Tourner le dos sera fatal. Chigurh (Javier
Bardem, improbable et fabuleux) se défait de ses liens et s’approche pour étrangler sans ciller l’adjoint. Le meurtre s’étire plus que de mesure sous les tentatives vaines de l’adjoint d’échapper
à la prise de Chigurh. Les derniers plans montrent le sol strié par la gomme des semelles.
Outre qu’il soit possible de voir dans cette violence sur-réaliste, sur-develloppée, la volonté des Cohen de revenir en force, de prendre proprement à
bras le corps le film, les plans suscités rassemblent les thématiques qui portent l’œuvre. D’abord la nécessité de la vigilance, nécessité d’autant plus primordiale que le danger recouvre un
certain fantastique : comment Chigurn se défait-il de ses liens, comment Liewelyn sera à plusieurs reprise rattrapé par Chigurh, par Wells, puis par les mexicains ? Aucun systématisme ne viendra
à coup sure l’indiquer. La faute semble en incomber à Liewelyn lui-même, à sa nature. Il n’est pas un professionnel. On ne manque pas de le lui rappeler, comme s’il fallait faire du mal
son métier pour en acquérir toutes les capacités mystérieuses et les étranges pouvoirs. Les gentils souffrent toujours d’une naïveté vis à vis de ce dont sont capables les méchants. D’ailleurs
chez Leone, le clan des gentils doit souvent sa réussite à l’ambiguïté morale qui caractérise ses personnages. D’ailleurs le shérif joué par Tommy Lee Jones ne tente pas un instant de remonter
jusqu’au lieu de l’action. Il sait que ce monde là lui échappera toujours.
Plus important
encore, les plans introduisent la piste comme lien narratif et fin thématique du film. No Country n’est que le long relevé d’une empreinte. Celle laissée par l’ouest et sa liberté
perdue, celle laissée par Liewelyn dans sa fuite ; ce sont les mêmes. Suivre les traces, synthétiser les pistes, être attentif aux empreintes, c’est la grande figure du film. Le meurtre laisse la
trace de la gomme noire sur le sol. La valise se révèle piégée, trop prompte à donner une piste toute faite. C’est des traits dans la poussière d’une canalisation qui confortent Chigurn sur le
bon déroulement de sa chasse à l'homme. C’est la faculté à prévoir comment seront exploitées les empreintes qu’il laisse derrière lui qui sauve Liewelyn.
Le discours final, assuré par le shérif Bell parle d’un enfant qui peine à suivre le chemin de son père, la trace lumineuse qui l’abandonne
dans l’obscurité. 
Le plus dérangeant est alors l’évènement littéralement imprévu,
celui qui ne s’introduit pas mais s’impose, advient, s’actualise sans préambule comme un mouvement sans vecteur : l’accident de voiture qui surprend métaphysiquement Chigurn (il faut
noter que c’est la première fois où il ne tue pas ceux qui le voient), ou le chien noir errant qui s’insurge à la place d’un autre animal.
L’histoire toute entière et son ressort dramatique trouvent leur source dans une partie de chasse et dans la capacité de Liewelyn, le chasseur,
à percevoir les traces, à leur donner un sens, à les obliger à lui révéler une attitude à suivre. C’est la trace de sang sur le sol désertique puis le chien
blessé, improbable apparition, qui le mène au lieu du massacre. Massacre auquel les empreintes de balles et la disposition des corps donneront son sens (la scène est répétée et explicitée lorsque
le shérif s’y déplace). Il en manque un, un survivant. Liewelyn continue de donner un sens aux empreintes, la découverte de l’argent est dû à son intelligence de traceur. On comprend que
Liewelyn sera un adversaire à la hauteur de Chigurh.
On pourrait multiplier les exemples tant le film exploite la figure, de
cent façons possibles. La scène extraordinaire où Liewelyn tente d’échapper à des tirs dont il peine à trouver l’origine, comme survenants de nulle part. Le faux suspens pourtant insoutenable où
l’on met en doute la capacité de Chigurn à faire le lien entre deux signes, etc.
De traces, outre celles qui servent de principe à la course poursuite que constitue le film, il est surtout question de celles de l’ouest, et plus
précisément de leur disparition. Le lien entre l’ouest mythique, formateur, paternel, lieu d’Histoire, et l’ouest moderne s’amenuise, disparaissant tout en marquant les différences autant qu’il
achève de plonger l’ouest d’avant dans le domaine de la légende, du temps définitivement révolu. Le temps où l’évènement s’offrait une durée plus humaine, une durée qu’il était possible de
tracer, dont les signes étaient visibles et possédaient une substance propre. Le temps où le regard pouvait embrasser le monde et l’événement, comprendre les mécanismes, suffisamment du moins
pour agir en connaissance, à l’image des cowboys de Leone dans leur duel faits de gros plans et de mise en perspective.
L’ouverture définitive sans retour possible sur une modernité imprévisible, temps et lieu de l’action instinctive et immédiate, c’est la conclusion crépusculaire du film. Liewelyn meurt
sans préambule narratif à cette mort. Le shérif la commente constatant l’incompréhension qu’est la sienne de tels évènements. Trop vite, trop brutale, trop imprévisible, telle est la mort de
Liewelyn. Chigurn en pleure presque, et son acte final comme une promesse absurde se veut un équilibre une insurrection face à cette nouvelle forme de l’évènement. Absurde est de tuer la femme de
Liewelyn maintenant que ce dernier est mort. Absurde mais prévisible. Même les règles du pile ou face semblent plus concrètes, plus raisonnables, plus à l’échelle de l’homme que les règles
modernes qui régissent désormais l’évènements, proprement immanentes à l’instant, échappant à tout mécanisme intelligibles.
La fin d’une compréhension adéquate du territoire et des hommes qui le peuplent, c’est cette entrée dans l’ouest nouveau. En fait cette sortie paradoxale du territoire qui glisse lui
même dans l’indifférence d’un lieu comme support de forces universelles et inintelligibles.
Ce n’est plus un pays, mais une
terre de nouveau vierge qui opposent de nouvelles forces inconnues. Un espace obscure où le lien de filiation se trouve sans doute, mais caché et enfoui, hors de porté. Reste à savoir ce
qu’englobe exactement les old men du titre, peut-être plus que quelques vieux rescapés, peut-être plus qu’une barrière de génération.

1 : Pour établir une liste très peu exhaustive des plus intéressants qui nous viennent à l’esprit, et surtout pour
exemplifier parce qu’il est (salutaire) drôle d’exemplifier : La première partie de 2001 contient en germe tous les développement et les figures à venir. Les premières minutes
d’Elephant mettent en place le principe de spirale qui parcourt tout le film. Les premiers plans de M le Maudit introduisent la double thématique du privé/public dont M sera la figure
métaphorique des ambigüités. Les premiers plans du Sacrifice résument les obsessions de Tarkovski et la disparité langage/fond sur laquelle son œuvre est bâtie.
No Country For Old Man, de Joel et Larry Coen, Paramount Pictures France.
Retour sur.
Blog Cinéma.
par Armand
publié dans :
Les bons plans.
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