Il faut bien un pendant mauvais à l’altruisme et à la naïveté, comme un cancer à tant de joyeuses années fumeuses ; un rejeton diabolique à
tant d’amour donné avec tant de gratuité humaniste dans notre rubrique les bons plans. Ce produit malsain et pernicieux je le nome les très mauvais plans. Oui l’inspiration des
titres me fait défaut tout plongé que je suis dans le mal absolu. Bref, un film ce mois-ci me pousse à la méchanceté, au cynisme mondain, à la phrase assassine pourrie de culture superficielle, à
l’orgasme sadique, au défaitisme historique, aux règles impitoyables du libéralisme qui jamais n’excluent que la main invisible, s’agissant de pousser un concurrent dans les limbes perfides de la
sélection naturelle, ne se fasse aider de temps à autre.
Voilà ma modeste contribution à l’économie moderne. Donc.
Ce qui pousse à porter de l’attention à un film timide, même en période de faste cinématographique (No Country For Old Man, Lust Caution, Into the Wild), reste un mystère
pétri certainement de bonnes et louables intentions. Toute une culture sans voix, emmagasiner à votre insu au fil des expériences, qui vous pousse à l’engouement, à la curiosité positive ; une
science obscure des signes qui ne trompent pas, ne peuvent pas tromper, vous dessine et met en exergue les éléments d’une réussite probable. Assurée. Inévitable.
Keira Knightley nue. Ou à peu prés. Espère-t-on.
Reviens-moi de Joe Wright était ce mois-ci la meilleure chance de voir la chose.
Le centre du film propose un relativement long plan séquence, intéressant au possible, ce genre de plan qui fonctionne comme une apothéose par l’absurde. Apothéose de la maitrise d’Hitchcock, de
Welles, de celle de Cuaron ou de Van Sant, ou même de celle plus crétine de Spielberg, pas de celle de Wright. Assurément.
Robbie, un des protagonistes principaux, après avoir gouté aux délices de la vie bourgeoise se retrouve dans cette partie du film au poste enviable de chair à canon durant la guerre de 14. Passé
un parcours, certainement initiatique dans ses intentions, visant à retrouver son escouade perdue, Robbie et sa bande de soldats bien comme il faut rejoignent au bord d’une plage le
regroupement de l’armée britannique. Apres les dialogues convenus survient le plan séquence qui nous occupe. Nous ne le détaillerons pas tant l’effort serait vain. On n’offre pas du caviar à qui
n’offre pas le champagne.
A ce qui pensent que le plan séquence est l’exercice le plus sophistiqué et jouissif du cinéma, Wright vous rappellent qu’il est aussi en puissance une grande figure classique, aussi canonique
que le fondu enchainé ou le champ/contre champ. Terminé la sérénité complexe de La Corde, l’explosion formelle de Children of Men ou l’étendu sémiotique de Touch of Evil. Le
plan de Wright est à peine digne d’un Eisenstein en petite forme. Le plan séquence d’Atonement souffle un classicisme larmoyant qui résiste même à mener à bien son projet humaniste.
Passant de figure en figure dans une volonté aussi typologique qu’universaliste, le plan dérape de son intention dès qu’il s’attelé à l’analyse.
L’analyse pour Wright se résume en une série superficielle d’écarts et de travellings circulaires autour de ces figures, figures plus pauvres et convenues qu’anxiogènes ou symptomatiques. Le
problème est la liaison. Elle n’existe pas ailleurs que dans l’unité du décors, toute extrinsèque à l’objet cinéma donc. Une partouze, un banquet, un rassemblement de poulet, n’importe quoi peut
se substituer à cette ligne de soldat sans mettre à mal l’unité de sens du plan. A aucun moment il ne semble s’agir de réunir les forces en jeu, leur disparité, leur réunion sous une tache
identique, ou leur pôle de rupture, ou leur pôle de communion, ou même de faire le point sur leur complexité, sur la complexité des mécanismes sourds qui les meuvent. Pas même n’est adopté un
quelconque point de vue relationnel avec Robbie, un questionnement sur sa situation, quelque chose qui puisse le relier, même par l’absurde, à cet obstacle passionnel qu’est pour lui la
guerre.
Le plan se rapproche plutôt du plaisir bourgeois, celui du réalisateur, de filmer la grandeur du studio, de se vanter des millions de dollars que coûta sa construction, et du très bel agencement
de ses figurants tout neufs.
Ce n’est pas l’ultime mouvement, qui tente une synthèse en embrassant le champ entier de la scène, qui sauve le projet. Tant d’individualités écrasées dans la masse grise de leur uniforme voilà
qui est certainement une très haute figure humaniste. Mais là encore échec du lien. Le mouvement synthétique ne fait que présenter une suite disparate de légume, sans esquisser la moindre forme
d’un potager commun. Loin très loin est la précision de Children of Men et sa mise en place aussi claire que rapide des forces en jeu. Faute à un premier mouvement qui confond analyse et
illustration. A aucun moment un soldat ne semble agir selon une loi autre que celle imposée par le chef operateur. Il est difficile de rattraper le tir partant de là. A peine s’étonnera-t-on
durant ce dernier mouvement que les figurants soient encore en place.
Si on peut définir un film X comme une œuvre qui ne tente pas de lier ses parties, le plan séquence d’Atonement doit être classé dans cette catégorie. Nuançons néanmoins: Atonement réussi
l’exploit au sein d’un même plan de ne lier aucune de ses parties.
Pourtant, la première partie du film faisait preuve de plus de sagesse (il serait injuste de parler de talent). En refusant le systématisme du montage parallèle et sa linéarité, Wright
réussissait à trouver une unité, et ce malgré la multiplicité de point de vue, sans jamais favoriser l’expérience de l’un en défaveur de l’autre. Son montage tout de décalage temporel et de soubresauts réussissait même à dessiner les mécanismes menant à
l’incompréhension centrale, celle dont il faudra s’expier.
Le problème pour un film qui se nomme Expiation (la traduction officielle du titre ne fait qu’entretenir l’ambiguïté sur le discours du film, ambiguïté déjà trop marquée par l’incapacité du
scénario à trouver une ligne narrative fixe) c’est lorsqu’on rate la transition entre l’avènement et sa réception. Lorsqu’arrive le moment de donner un sens à l’évènement dramatique, le film perd
le lien avec sa base et se lance dans un pamphlet humaniste discret et plat. L’ultime changement de point de vue peinant à transformer ce pamphlet là en un hymne aux amants. Pas bien plus
ragoutant.
La figure humaniste énerve, parce qu’elle ne trouve même pas la force évocatrice d’un Spielberg ou d’un Griffith. Elle tourne à l’exercice de style, sabotant toute la force contenue de droit dans
l’idée de plan séquence, au même titre que les costumes relèvent d’une reconstitution strictement figurative qui ne s’occupent pas de trouver corps. Même dans ses pires moments, Spielberg
comprenait tout l’attrait vital d’un casque ou d’un manteau pour le soldat qui le porte. Kubrick poussait la chose jusqu’à insuffler un aspect métaphysique aux costumes.
Montrons tous les hommes que le mot armée recouvre et étouffe dans sa généralité, confuse abstraite et floue par nature. Montrons comme ils sont néanmoins rassemblés pour la grande cause.
Montrons combien on s’en moque. In fine.
Reviens-moi (Atonement), de Joe Wright, Studio Canal.
Bonjour, J'ai lu avec intérêt ton analyse de ce plan séquence qui - à mon humble regard - m'avait semblé assez pompeux et inutile. Comme les virtuosités sans musique d'un pianiste amateur. Des notes. Malgré tout, mais pour de tout autres raisons, le film m'avait bien plu. Bisous, Pénélope. PS : parfois ton style est un peu complaisant, et ça ne rend pas toujours service à la lectrice qui essaye de comprendre^^...