Samedi 5 avril 2008
Le Cas Anderson.






Difficile d’accoucher d’une note sur There Will Be Blood, le chef d’œuvre qui rassemble les gens qui ne fréquentent plus le cinéma. Difficile car du dernier Paul Thomas Anderson, on ne sait que penser. Il y avait Magnolia et sa volonté de mythe, Punch Drunk Love et son désir de décalage, il y a aujourd’hui There Will Be Blood et son élan universaliste, tendant vers l’œuvre totale. Ses tares sont d’autant plus troublantes qu’à l’inverse des deux précédents, un souffle réjouissant parcours le dernier né. Souffle qui a  à voir avec le reniement des effets de style les plus patauds d’Anderson et une volonté évidente de jouer dans et avec l’histoire du cinéma : le western, la fresque, le biopique, la géographie, la petite histoire qui explique la grande.

There Will Be Blood est applaudit pour toutes ces ambitions, on pense au contraire qu’il intéresse parce qu’il n’en remplit aucune. Les promesses trahies constituent des cas plus palpitants que celles tenues, mollement.



Les premières scènes du film flirtent avec la perfection. On pense à Hemingway ou à McCarthy, au merveilleux La Route qui entretient quelques correspondances. Camera ample, précise, ode à la sècheresse stylistique, contusions expressionnistes qui contaminent la musique même, rapport vitale et inquiétant à la terre. On le cherche si loin ce rapport qu’on tombe sur l’incarnation du lien même : l’or noir qui comme rien lie les hommes et la terre. La terre, c’est sans doute le seul compagnon à la mesure de Daniel. L’horizon s’effondre dans l’antre artificiel de Daniel, on pénètre un homme tel qu’il pénètre en lui-même. Plus tard Daniel, dans un dialogue fraternel, apparaîtra particulièrement transparent sur lui-même sa cruauté son caractère sa haine des individus. Puis advient l’explosion, les accidents et l’indifférence de Daniel.

Que le détachement paisible de Daniel intervienne si tôt dans le récit empêche toute interprétation initiatique du film. Daniel ne pèche jamais vraiment, la quête n’est pas expiatoire. There Will Be Blood n’est pas la fresque attendue. Ainsi cette placidité face à l’accident de son fils est la même qui sauve ce dernier plusieurs années auparavant lorsque le père biologique est tué. La colère finale ne se raccorde pas à la déchéance, elle est juste l’ultime expression d’une individualité qui ne peut faire face à ses propres mécanismes.Car Daniel ne partage pas seul le film.



Il y a aussi Eli le mystique un peu schizophrène_ un peu comme toute religion, qui trouvera l’unité plus tard. Lorsque le prêcheur avouera son désir de capitale, lorsqu’Eli en somme, cessera de cacher Paul. En attendant, Eli relève d’une névrose équivalente à celle de Daniel. Les deux se mettront rapidement d’accord sur une mésentente cordiale. Un imposteur ne peut souffrir de l’exercice d’un autre imposteur. Les rencontres entre Daniel et Eli oscillent d’intensité. Elles sont aussi fondamentales qu’accessoires, aussi symboliques que nécrosées.

Ceci explique peut-être l’étrange impression que le film passe à coté de son sujet, Anderson délaissant et accentuant en même temps cet axe narratif. C’est sans doute que l’oscillation est le résultat même des modalités de la rencontre. En ce sens la relation Eli/Daniel ne peut s’approfondir ni créer quoi que ce soit d’emblématique. Les deux se ressemblent trop pour qu’advienne une progression entre eux. Leur couple ne peut rien déclencher. Chacun retourne très vite à sa sphère d’imposture. Capitale contre religion, travail contre prière. Communauté financière contre spirutuelle.

Désamorce, contournement, brusquerie aussi brève que stérile, sont les seules modalités à travers lesquelles peut s’exprimer le couple.

Un exemple : on croit que Daniel atteint un certain point de non retour dans le subterfuge lorsqu’Eli l’oblige à avouer sa foi. Quelque chose semble remonter en lui avec la force du pétrole. Nada. Rien ne se passe. Daniel pleure un peu puis repars comme il est venu. Suspect et dubitatif. Entérine un peu plus, peut-être, dans sa haine des hommes.

Ce qui n’est d’ailleurs pas certain. Pas certain du tout que Daniel subisse une différence d’intensité entre les premiers et les derniers plans du film. Daniel est la longue assurance de trouver ce qu’il cherche. Méticuleux, placide. On trace une ligne à travers les paysages sans s’inquiéter des distances. Avant ça, on a creusé de manière équivoque.

De toute façon Daniel est un oil man. Il a ça dans le sang, avec sa misanthropie et son obstination. On admet sa déception lorsqu’il comprend que ce n’est pas le cas de son frère (et pour cause).


Cela donne parmi les plus beaux plans du film. Un horizon amputé, le mouvement des vagues, l’ombre porté sur l’un, celle d’une menace devant laquelle on baisse la tête. Le frère n’a décidemment pas les épaules de l’imposture. Il ne veut pas
mouiller sa personne comme l’imposture totale l’exige. Daniel lui regarde, mais le plan ne montre rien. Sa terre s’arrête littéralement en bordure de plage. C’est vers elle que l’on regarde pendant la baignade.











On tue le frère. Daniel est extrémiste mais ne commet pas d’erreur. Sauf une peut-être, celle de reprendre son fils. C’est l’occasion du seul véritable acte de folie de Daniel, l’humiliation qu’il inflige sans la savourer à son concurrent. Elle est humiliante pour les deux parties.

L’abandon n’était pas l’expression d’un utilitarisme absolu. Il se fait d’ailleurs dans les larmes, touchantes car sincères, d’un être qui en délaisse un autre pour un mieux. Celui d’une éducation et d’un monde plus adapté à son handicap. Les retrouvailles, elles, souffrent d’un manque de raison, que le chapitre final équilibre : sous un prétexte absurde et sur-joué on re-renie enfin le fils.

On peut aussi y voir la contradiction de tout libéralisme, qui ayant pour vecteur la concurrence se vexe d’en trouver une.

 
Ce qui reste inexpliqué est la situation finale de Daniel. On sait que ce libéralisme là est une façade derrière laquelle se cache une incapacité vitale. Un malheur à être. C’est encore Daniel qui contemple la terre depuis

la mer. Incapable de contempler en somme, ce qui n’a pas d’attrait direct.

Que ferais-je de devenir riche ? Sous entendu qu’il n’y a pas en moi l’équivalent du pétrole pour la terre. Aucun nectar. La fascination de Daniel pour cette terre là s’explique enfin.

Que fait donc Daniel dans sa tanière dorée ? Il est reclus sans aucun doute, comme l’atteste le décorum inutilisé de la maison, l’artificialité évidente depuis laquelle Daniel l’envisage.

Elle est là l’imposture finale. Faire croire qu’une vie curieuse peut naître miraculeusement après l’ennui, sous prétexte qu’on l’a étouffé, ce dernier, avec tant de force durant tant d’année. Daniel garde en lui le vide qui caractérise l’interprétation de Day Lewis. Sa façon dont le corps semble surjouer l’intérêt, l’éveil, tracer un espace utile dans l’espace insignifiant. A l’image du bowling grotesque : une farce, le symbole burlesque qu’on peut s’amuser mais qu’on doute en être capable.

Advient la vérité : le fait qu’on ouvre un crane pour retrouver cet or noir, substantiel, étrange, fascinant.








There will Be blood, de Thomas paul Anderson, Walt Disney Studio Motion Pictures France, 2008.



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par Armand publié dans : Les bons plans. communauté : Cinéma
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