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There Will Be Blood est applaudit pour toutes ces ambitions, on pense au contraire qu’il intéresse parce qu’il n’en remplit aucune. Les promesses trahies constituent des cas plus palpitants que celles tenues, mollement.
Que le détachement paisible de Daniel intervienne si tôt dans le récit empêche toute interprétation initiatique du film. Daniel ne pèche jamais vraiment, la quête n’est pas expiatoire. There Will Be Blood n’est pas la fresque attendue. Ainsi cette placidité face à l’accident de son fils est la même qui sauve ce dernier plusieurs années auparavant lorsque le père biologique est tué. La colère finale ne se raccorde pas à la déchéance, elle est juste l’ultime expression d’une individualité qui ne peut faire face à ses propres mécanismes.Car Daniel ne partage pas seul le film.
Ceci explique peut-être l’étrange impression que le film passe à coté de son sujet, Anderson délaissant et accentuant en même temps cet axe narratif. C’est sans doute que l’oscillation est le résultat même des modalités de la rencontre. En ce sens la relation Eli/Daniel ne peut s’approfondir ni créer quoi que ce soit d’emblématique. Les deux se ressemblent trop pour qu’advienne une progression entre eux. Leur couple ne peut rien déclencher. Chacun retourne très vite à sa sphère d’imposture. Capitale contre religion, travail contre prière. Communauté financière contre spirutuelle.
Désamorce, contournement, brusquerie aussi brève que stérile, sont les seules modalités à travers lesquelles peut s’exprimer le couple.
Un exemple : on croit que Daniel atteint un certain point de non retour dans le subterfuge lorsqu’Eli l’oblige à avouer sa foi. Quelque chose semble remonter en lui avec la force du pétrole. Nada. Rien ne se passe. Daniel pleure un peu puis repars comme il est venu. Suspect et dubitatif. Entérine un peu plus, peut-être, dans sa haine des hommes.
Ce qui n’est d’ailleurs pas certain. Pas certain du tout que Daniel subisse une différence d’intensité entre les premiers et les derniers plans du film. Daniel est la longue assurance de trouver ce qu’il cherche. Méticuleux, placide. On trace une ligne à travers les paysages sans s’inquiéter des distances. Avant ça, on a creusé de manière équivoque.
De toute façon Daniel est un
oil man. Il a ça dans le sang, avec sa misanthropie et son obstination. On admet sa déception lorsqu’il comprend que ce n’est pas le cas de son frère
(et pour cause).
Cela donne parmi les plus beaux plans du film. Un horizon amputé, le mouvement des vagues, l’ombre porté sur l’un, celle d’une menace devant laquelle on baisse la tête. Le frère n’a décidemment
pas les épaules de l’imposture. Il ne veut pas mouiller sa personne comme l’imposture totale l’exige.
Daniel lui regarde, mais le plan ne montre rien. Sa terre s’arrête littéralement en bordure de plage. C’est vers elle que l’on regarde pendant la baignade.




L’abandon n’était pas l’expression d’un utilitarisme absolu. Il se fait d’ailleurs dans les larmes, touchantes car sincères, d’un être qui en délaisse un autre pour un mieux. Celui d’une éducation et d’un monde plus adapté à son handicap. Les retrouvailles, elles, souffrent d’un manque de raison, que le chapitre final équilibre : sous un prétexte absurde et sur-joué on re-renie enfin le fils.
On peut aussi y voir la contradiction de tout libéralisme, qui ayant pour vecteur la concurrence se vexe d’en trouver une.
Ce qui reste inexpliqué est la situation finale de Daniel. On sait que ce libéralisme là est une façade derrière laquelle se cache une incapacité vitale. Un malheur à être. C’est encore Daniel
qui contemple la terre depuis
Que ferais-je de devenir riche ? Sous entendu qu’il n’y a pas en moi l’équivalent du pétrole pour la terre. Aucun nectar. La fascination de Daniel pour cette terre là s’explique enfin.
Que fait donc Daniel dans sa tanière dorée ? Il est reclus sans aucun doute, comme l’atteste le décorum inutilisé de la maison, l’artificialité évidente depuis laquelle Daniel l’envisage.
Elle est là l’imposture finale. Faire croire qu’une vie curieuse peut naître miraculeusement après l’ennui, sous prétexte qu’on l’a étouffé, ce dernier, avec tant de force durant tant d’année. Daniel garde en lui le vide qui caractérise l’interprétation de Day Lewis. Sa façon dont le corps semble surjouer l’intérêt, l’éveil, tracer un espace utile dans l’espace insignifiant. A l’image du bowling grotesque : une farce, le symbole burlesque qu’on peut s’amuser mais qu’on doute en être capable.
Advient la vérité : le fait qu’on ouvre un crane pour retrouver cet or noir, substantiel, étrange, fascinant.
There will Be blood, de Thomas paul Anderson, Walt Disney Studio Motion Pictures France, 2008.