Jeudi 22 mai 2008
Takeshis'
Takeshi Kitano
2006



Alors que Glory to the Filmmaker semble invisible en France et que le tournage d’Achille to Kame touche à sa fin, il est temps de revenir sur le premier volet de cette étrange et déconcertante trilogie autobiographique.


Takeshi Kitano est un réalisateur singulier, non content d’être un des plus excitant en activité, l’accueil de la presse européenne fait preuve d’un engouement peu modéré pour son travail. Et pourtant, depuis Hana-bi, chacun de ses films fut annoncé comme le début d’une décadence. Seulement les films passent et le déclin se fait attendre.
Takeshis’
, présenté pour la première fois en 2005 marque une étape: les critiques sont froides. Serait-on donc enfin en présence du jubilé ?

De quoi est-il question dans Takeshis’ ? Mr Kitano, réalisateur/acteur de son état, est un artiste respecté, conscient de l’être. Takeshi, lui, un acteur raté blond incapable de s’affirmer et victime de sa ressemblance avec son homonyme célèbre. Les deux hommes se croisent.

Si le premier tiers du film est on ne peut plus classique, disons rationnel, fait des ellipses si chères et particulières au réalisateur, il bascule complètement lorsque Kitano, le brun, rencontre Takeshi le blond. Imaginez ce à quoi peut ressembler la rencontre filmée d’un homme avec son individualité lorsque Kitano est ses tiques sont à la barre: structure décomposé, délire musicale, situation lourdement chargé de cet humour contenu qui n’éclatera pas, violence exagérée, retour permanent de la même dramaturgie dans des scènes qui s’entrecoupent et se renvoient la balle.

Peut-on s’apercevoir soi-même dans une trame, temporelle ou spatiale ? Evidemment, non. On s’aperçoit dans un amas de souvenirs, de fantasme, d’impressions et d’existence qui semblent irrépressiblement séparées, confuses, éclatées. Des morceaux de verres rassemblés dans une poche plastique.


On aurait tord de voir dans Takeshis’ la simple expression de la dualité artistique de Kitano. Pour rappel, Kitano produit et présente à la télévision japonaise des émissions comiques qui feraient mourir de honte Lagaffe.

Takeshis’ n’est pas tant un film sur la schizophrénie qu’un retour sur soi, sur l’artiste dans l’homme. Takeshi-le-blond fantasme sur Kitano-le-brun. Ce n’est pas rien si Kitano n’apparaît que dans les 20 premières minutes pour laisser place à son double. Et comme c’est Kitano tient la caméra ce fantasme est lourdement chargé en dérision: toutes les figures de style propre à Kitano sont utilisées jusqu’à épuisement : les gun-fights sont aussi longs qu’improbables, l’absurde se répète inlassablement, les seconds rôles veulent littéralement pendre la place des premiers, etc.

Takeshis’ est le portrait défiguré et éclaté de Kitano l’artiste, passé dans le prisme forcement caricatural et fantasmagorique d’un acteur qui rêve d’être lui. Kitano recrée son propre personnage mais le présente au travers de l’imaginaire d’un troisième.

C’est forcement tortueux et irrationnel. D’autant que dans ce chassé croisé de regard, on peut légitimement se demander s’il reste une place pour le spectateur ?

Soyons clair: pas vraiment. Le film ne s’adresse à personne. Même le cinéphile, s’il
appréciera de retrouver les figures classiques du cinéma de Kitano sera déçu par le manque de clin d’œil d’un film assez peu référentiel au fond. A force de croiser les regards, ce retour sur soi se dédouble à l’infini, le fantasme devient fantasme d’un double, sur un double fantasmé par un réalisateur (sic).

Paradoxalement le film tire toute sa puissance de ce chaos d’individualités. Plus rationnel, plus compréhensible, plus thérapeutique, et Kitano tombait dans les travers mille fois emprunté par le cinéma introspectif. Takeshis’ est un portrait, cubiste certainement, et le demeure. Au fond, est-ce le rôle d’un portrait de nous apprendre quelque chose ?

Absurde, abstrait, répétitif, intrigant, Takeshis’, film difficilement recommandable, est le portrait cinématographique le plus excitant qu’il est était donné de voir ces dernières années. Quelque part, Kitano renoue avec l’innocence formelle de ces premiers métrages (A Scene at the Sea, Kids Returns) où toute la puissance évocatrice se concentrait dans le parcours encore vierge de ce réalisateur naissant et improbable.
Un décentrement cinématographique en somme, donc forcement respectable. Et autiste. Et éprouvant. Et bancale.

La question qui se pose est néanmoins celle de l’intérêt de décliner la formule sur deux autres long métrages. La force de frappe de Kitano est limitée dans la déclinaison. Si on a annoncé si souvent une perte d’intérêt de son cinéma c’est parce qu’il a toujours semblait que les pitch de Kitano promettaient le retour des mêmes figures. Jusqu’à présent l’homme a su éviter les redites par des changements de tons ou via l’extrêmisation formelle.
Dolls par exemple accentuait à l’extrême le caractère contemplatif et symbolique de ses histoires d’amour, permettant d’échapper à un remake inavoué d’Hana-Bi. Son Zatoichi proposait une esthétisation outrancière de la violence froide propre à son cinéma. Plus encore, la violence devenait littéralement aveugle. La pirouette finale du film s’imposait comme la déclaration d’une transparence totale du réalisateur sur son travail.

Si Takeshis’ est finalement peu surprenant dans la filmographie de Kitano c’est que le thème du double rapport à la création est filer plus ou moins implicitement dans nombre de ses précédents films. On voit mal pourtant ce qu’il y aurait à dire de plus et qui justifierait deux nouvelles déclinaisons de la formule. A la limite, on en demande qu’à être surpris.

La surprise est ce qui fait en partie le charme d’un auteur.




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par Armand publié dans : Critique Film. communauté : Cinéma
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Mardi 20 mai 2008
Ploy
Pen-ek Ratanaruang,
2008





Ploy, le film ne plaira pas beaucoup.
Trop peu asiatique-like pour les curieux (moins envoutant qu’un Wong Kar-Wai), trop asiatique-like pour les non habitués (que c’est lent) et trop ostensiblement asiatique-like pour les adeptes de ce cinéma (longs plans lents, longues phases muettes, musique atmosphérique, tout ce qui caricature un certain cinéma d’auteur asiatique est présent dans Ploy, jusqu’à énerver un peu), le film risque de ne pas trouver son public.
Outre ces maniérismes stylistiques, c’est surtout l’histoire de Ploy qui est fautive. Difficile de ne pas reconnaître qu’elle perd considérablement de sa superbe dans la seconde partie, se parant de moralisme douteux et superficiel_ aussi athée fut-il.

Bref, l’histoire sera encore le meilleur argument des détracteurs du film. Et elle est peu avenante, certes. La voici résumée : Celle d’un couple un peu mort et un peu frigide qui à l’occasion de funérailles familiales se voit forcé d’opérer sa thérapie dans un chambre d’hôtel, par l’entremise d’une jeune fille très comme il faut (c’est à dire un peu punk, un peu arty, un peu séductrice, un peu innocente) qui, représentant tout ce qui défait les liens du couple, aidera à en reconstituer de nouveaux.

Les histoires de couple dans la routine, tout cinéaste sérieux s’est déjà penché dessus, et les plus grand, Kubrick, Bergman, Lynch, Welles, Kitano, ont signé des œuvres majeures. Il y a de quoi être perplexe, au mieux.
Mais qu’importe puisque Ploy est un film qui ne tient volontairement aucunes de ses promesses narratives.

Déjà son titre est usurpateur. Ploy, le nom de la jeune fille cathartique, tout en étant une figure importante du film est loin d’en être la centrale. La thérapie annoncée est inexistante, peut-être se passe-t-elle en périphérie tout au plus. L’attirance officieuse que devrait exercer le personnage de Ploy est tout aussi illusoire. La chambre d’hôtel sera assez vite expédiée, et la thématique du couple ouvrira vite sur celle des dangers de l’ennuie.
Le film est à l’image de ce plan trompeur qui, ouvrant sur les paires de jambes nues allongées de Ploy et de Wit  (le marri), finit par révéler une conversation très innocente et très… habillée. La rédemption par l’écart morale, qui voudrait que Wit séduit/séduisant reconquit l’importance qu’il place en sa femme par le passage à l’adultère_ façon Eyes Wide Shut, est un fantasme qui n’a aucune existence dans l’espace narratif du film. C’est un fantasme de spectateur. En cela Ploy est l’anti In the Mood for Love : le film n’est pas un balai de la séduction, mais la reconstitution d’un manque à désirer.
La fiction est pauvre dans le film de Ratanaruang.
Wit propose spontanément à Ploy que son petit ami la suive dans sa chambre. Signe précurseur qu’il n’est pas question de tentation. Le numéro de téléphone trouvé dans une poche de veste révèle ne pas être ce qu’il propose de suspecter à propo de Wit.




Ploy ne parle pas d’appauvrissement de la séduction, il parle de la perte d’intérêt séducteur. On ne joue plus le jeu, à la différence de ce couple spectrale dont les ébats mise en scène et secrets viennent régulièrement entrecouper le film.
Au contraire, la fiction au sein du couple est solitaire et/ou morbide. Elle s’opère dans le rêve pour Daeng (encore une fausse piste narrative qui fait croire que le film tourne à l’histoire d’une névrose violente et destructrice) qui rêve de tuer Ploy et de rencontrer l’amante fictive et l’enfant illégitime fruit des prétendues fautes de son marri. Et qui rêve, peut-être, de la seconde partie du film. Pour Wit, il advient dans l’espace d’un bar, lieu de sa rencontre avec Ploy.

Mais le jeu et la fiction restent intérieurs, aucunement partagés dans le couple. La femme de chambre, elle, chante son bonheur et c’est communicatif. Ploy chantonne les paroles qu’elle seule pourtant peut entendre à travers ses écouteurs. Wit et Daeng ne partagent aucuns plaisirs communs. Ceux de l’alcool, de la drogue, de la conversation, demeurent cachés aux yeux de l’autre. L’acte sexuel n’a plus lieux.

Si Ploy, le film, ne séduit pas par son histoire, c’est qu’il est plus une proposition de cinéma qu’une proposition narrative. Un cinéma où le sens est tout entier périphérique. Ploy elle-même n’est jamais au centre du film, prise dans les mailles d’un couple en perdition, elle s’échappe constamment de l’action et du cadre, jusqu’à s’échapper du film, stricto sensus. L’étrange balais sexuel qui entrecoupe l’axe narratif est autant une réaction à la placidité et au sérieux du couple que l’élément centrale du discours : amusons-nous. La résolution du problème là aussi est étrangement traitée lors d’une échappée narrative.

Le film atteint ici ses limites, tant cette ouverture pèse par une violence dont les répercussions sont difficilement crédible lorsque la conclusion advient.
Les histoires, on le pense fortement, ne sont pas nécessaires à la construction d’un bon film. Ploy frappe de son exemple : une mauvaise histoire peut néanmoins appauvrir le projet.
Ploy se hisse  difficilement au dessus de l’exercice formel avant d’y replonger tout entier.




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par Armand publié dans : Critique Film. communauté : Cinéma
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Vendredi 4 avril 2008





Il est possible que dans le futur le blog Retour Sur change quelque peu de ligne éditoriale, prenant notamment un aspect plus théorique. Ce changement d’approche sera également accompagner d’un élargissement de son domaine d’intérêt à celui de la photographie.
Principalement pour des raisons personnelles.
Le fait que la photographie représente notre activité principale, qui empiète sur celle du blog.



Il est difficile, voir même peu intègre de constituer un fond critique à l’usage d’autrui sans rendre transparent le fond culturel qui gouverne inconsciemment à cette construction.
On comprend mieux les textes de Barthes, c’est à dire qu’on les comprend plus adéquatement, lorsqu’on connaît ses racines phénoménologiques. On comprend d’ailleurs pas grand chose aux poèmes de Nietzsche si on ne sait pas quelle forme prend principalement son œuvre : celle de la philosophie, celle d’une certaine philosophie.
Mais comme toute raison personnelle peut être théorisée afin de masquer le caractère egocentrique de sa motivation, voilà donc théorisées nos egocentriques motivations.

- En premier lieux, si le cinéma, la bd, la musique sont les stars d’internet et des blogs, il n’existe à notre connaissance aucun endroit où on se penche sérieusement sur la photographie. Autrement que commercialement s’entend. Ce qui constitue en soi une bonne raison pour y palier.
Pour ceux au fond de la classe ce qu’on vient de faire dans ces dernières phrases est ce qu’on nomme une dialectique religieuse : faire passer les intérêts personnels pour des intérêts humanistes.
- Deuxièmement, l’étude croisée de la photographie et du cinéma, en s’attachant aux mécanismes de l’un ne peut que faire ressortir, au moins en creux, les singularités de l’autre. Et inversement. Et ce d’autant plus qu’enfin :
- Malgré leurs singularités propres et constituantes (il s’agira bien de défendre ces singularités et non de créer un pelle mêle artistique), photographie et cinéma partagent un petit quelques chose, presque rien, inoffensif, transparent si on n’y prête pas garde : ce qu’on nomme l’image.
L’esthétisation de l’image, c’est à dire sa construction, c’est à dire la construction de sa valeur d’exposition comme le dirait Benjamin, est la base de la photographie et du cinéma. Du moins est-ce un principe commun.



C'est pour marquer la transition que nous allons parler du fantastique documentaire de Christian Frei, War Photographer, qui s’attache à esquisser un portrait de la photographie de reportage à travers l’emblématique James Nachtwey, membre de l'agence Magmun.
On ne s’attardera pas sur les qualités du document proposé. En place et lieux il vaut mieux rappeler les exigences fondamentales auxquelles doit répondre tout document, et laisser entendre que War Photographer les remplit toute au delà des espérances.



Avant que ne se profile le poids social de la télévision et de ses images, être un faiseur de document était un métier sérieux. Entendons par là un métier jeté face à des juges plus pertinents et exigeants que l’individu consommateur.
Un des faiseurs le plus célèbre de documents est sans doute Eugene Atget. Atget a constitué un fond de document photographique sur la vie et les lieux du Vieux Paris au 19eme. Ce fond ne possède aucun pareil, ni en quantité ni en qualité. La précisons du regard d’Atget sur son sujet lui a permis d’accumuler une formidable somme d’information au sein d’un cliché unique. Car le document n’est jamais tel en soi. Pour l’historien, un bas relief antique perd sa fonction décorative pour gagner celle de source informative.
La valeur du document est immédiatement dépendante du caractère hétéroclite des informations qu’il donne. Plus il renseigne, plus il comble les points de vue possibles qui peuvent s’y attacher, plus le document est pertinent. Mieux il atteint sa fin. Ceux d’Atget sont bien finis car ils donnent une réponse tant à l’architecte qu’au peintre, tant au sociologue qu’à l’urbaniste, tant à l’historien qu’à l’artisan, etc. Cela fait du documentaire un métier difficile qui s’exerce dans l’exigence d’absorber une infinité de point de vue possible, de question advenant sans s’annoncer.
Voilà brièvement ce qu’on est en droit d’espérer d’un document : une approche du sujet loin de parfaire à la simple illustration. Une approche saturée de richesses.

Pour finir sur Atget, son importance est d’autant plus considérable qu’on a découvert dans son travail des qualités indéniables d’auteur. Atget n’a pas su en quelque sorte réprimer complètement le résultat de sa confrontation au sujet. Quelque chose de sa subjectivité s’incruste dans son œuvre.

Pour reprendre l’idée d’Heidegger, un certain monde s’ouvre dans l’ouverture des photographies d’Atget. En l’état, celui où la culture érige une barrière opaque à toute analyse, comme le fleuve ne laisse rien apparaitre de lui dans un seul verre extrait de son eau.
La chose mérite d’autant plus de respect que jamais malgré ce statut d’auteur la valeur documentaire de ses photos ne soit à remettre en question.


Retournons à ce qui nous intéresse plus particulièrement dans War Photographer : l’esthétique de l’information.



War Photographer
Christian Frei
2001




    Cette question naît d’une apparente contradiction dans le discours de Nachtwey sur son métier. Nachtwey fait reposer justement l’utilité de ses photographies sur leur aspect documentaire, loin de tout discours esthétique. La photo de guerre est construite pour rendre compte. Rendre compte d’un ordre chamboulé, d’un chao intarissable, d’une manière de vivre absurde, intolérable, d’une ouverture sur le monde qu’on ne souhaitera à personne d’avoir. Bref, tout ce qu’il y a de contre nature dans la guerre, la pauvreté, le conflit, la violence sans mesure.
Nachtwey est un homme mesuré lui. On sent rapidement en lui une gravité autre que celle de l’humaniste bourgeois face au plus mal chanceux des prolétaires. Il suffit de voir le tact extraordinaire avec lequel il prend ses photographies, l’humilité avec laquelle il approche ses sujets et celle qu’il accorde à son rôle. Cette même humilité, certainement dument construite avec le temps, l’empêche tout à fait de tomber dans ce discours humanitaire. Seulement, aussi peu idéaliste soit-on, pour Nachtwey la place d’une photographie de reportage n’est pas vraiment dans une exposition.
Nachtwey propage ici un discours largement répandu dans l’inconscient collectif, qu’un homme écorché ou abimé par un obus militaire ne peut pas être beau. 1
Déjà, il y a ici une mécompréhension de la place de la beauté et du rôle des éléments qui forment la totalité d’une image.


Historiquement, on ne confond pas Capa ou Depardon avec le premier photographe venu, on ne confond d’ailleurs pas non plus les photographies de l’un avec celles de l’autre. Non pas que Capa soit meilleur photographe que Depardon. Seulement, leurs photographies relèvent d’approches esthétiques différentes. De quoi osons-nous parler ? D’esthétique ? Est-ce à dire que les travaux de Depardon et Capa ne sont pas documentaires ?
Une photographie de Nachtwey de part sa géométrie, sa force d’évocation, la proximité qu’elle impose, le mouvement dont elle fait part, n’est pas comparable avec le divers des images de guerre.
Une hiérarchisation des images de reportage s’impose donc d’elle-même.
On peut tabler sur plusieurs caractères de valorisation pour hiérarchiser le reportage : la singularité du sujet, son extraordinaireté, sa capacité à accrocher l’attention, à faire naitre l’empathie, etc. D’emblée il faut prévenir contre l’aspect réducteur de tels critères. Nachtwey serait-il bon photographe parce que ses images sont horribles ? Meilleur photographe que Depardon lorsque ce dernier exécute des portraits "sages" d’hommes politiques ? Dans cette optique les paysages américains de Robert Adams ne peuvent trouver d’intérêt que dans le reste du monde, pour qui ces paysages constitueraient une découverte, une curiosité. Clairement pas. Les paysages d’Adams valent par son travail sur les perspectives, sa façon subtile de faire apparaître le désert civilisationnel là où même les hommes demeurent.


L’aspect esthétique est un critère indéniable de valorisation de l’image-reportage, aussi inconsciemment que puisse opérer ce critère. Les photos de famine faites par Nachtwey échappent au voyeurisme morbide, à la curiosité,  parce qu’elles font de la famine un moment d’esthétique.
Une esthétique qui assure d’emblée que le regard n’est pas celui d’un paparazzi ou d’un touriste en quête de sensationnel. L’esthétique est le fruit d’une conversation avec son sujet, d’une réflexion aussi minime soit-elle sur la place à donner au regard.

On ne s’empêche pas pour autant de refuser viscéralement le qualificatif de beau. "C’est horrible ca ne peut pas être autre chose en même temps." N’oublions rien: dans la photographie d’un homme amputé, ce n’est pas l’homme qui est horrible, ce n’est pas lui qui est pas beau. L’horreur vient à coup sure de sa situation, non de sa nature. Si les enfants amputés pouvaient prétendre à une vie normale, si les enfants africains amputés pouvaient prétendre à un niveau de vie équivalent à celui qu’ils trouveraient par exemple en France, ils n’auraient plus rien d’horribles. On parle et on juge bien d’un état de fait.
C’est la leçon baudelairienne : une prostitué n’est pas horrible, seul son métiers exige des états horribles. Beauté et horreur de la situation peuvent cohabiter.

Plus qu’une possibilité, c’est une exigence fondamentale de tout bon reportage.
Comme le sublime kantien qui offre dans un même mouvement l’exposition/contemplation d’un évènement exceptionnel et l’instant d’une compréhension du caractère fragile et fini de toute vie, la photographie de reportage doit lier plaisir esthétique et déplaisir face au sujet. Si les photos de Nachtwey n’étaient pas si belles tout en présentant des sujets si horribles, elles rateraient complètement leur fonction qui est celle d’une prise de distance face à l’actualité.
Montrer la guerre ne signifie rien qu’une dépêche AFP ne fasse pas aussi bien. Monter esthétiquement la guerre pose le spectateur face au dilemme de sa position. L’homme kantien qui contemplant la tempête depuis le rocher prend dans cette distance toute la proportion de sa fragilité. Au sein de la tempête, seuls agiraient des instincts de survie. Trop loin d’elle, un pur regard curieux. Mais à bonne distance, protégé et à la fois trop proche pour la nier selon l’envie, le spectateur ne peut que sentir le danger existentiel auquel il échappe. Dans lequel il pourrait plonger. C’est le sublime : un moment de contemplation esthétique qui met en jeu toute la position existentiel de l’homme, sa morale, son organisation, sa finitude, son désir de spectacle même.
Le mécanisme de Kant anticipe la venue de l’image : elle doit être un moment d’esthétique pour que le spectateur puisse opérer cette distanciation et trouver en son sein l’occasion d’une remise en cause. Sans quoi l’image tombe le divers des actualités : une actualité possible parmi tant d’autres.

La gêne qui est cette distance adéquate de transfiguration du spectacle s’incarne dans la beauté plastique et ambiguë de l’image.
Pour extrémiser un peu notre propos et le rendre claire : l’image d’un enfant amputé ne donne qu’une information d’actualité, un état de fait qu’il est possible ou pas d’ingérer. L’image esthétique d’un enfant amputé, le fait qu’il soit l’occasion d’une construction artistique, donne l’élément que cherche tout reporter consciencieux : la mise en situation du spectateur. Non pas se mettre à la place de cet enfant, mais comprendre la situation anti organique, anti vitale qui est en jeu. Le bouleversement de l’ordre quotidien remis en question dans le sublime kantien.
L’horreur de la guerre est tel : qu’on ne soit pas tous en guerre. C’est à dire qu’elle ne soit pas un évènement normale.



L’intérêt de Nachtwey tient à sa proposition esthétique et non pas tant à ses sujets de reportage. La multiplication de ses reportages dont War Photographer nous propose un court éventail doit être prise non pas comme la volonté d’illuster toute chose, de faire le tour de la question, que comme celle de diversifier l’occasion du sublime. Le danger de l’anti organique, et donc, l’exigence d’être préventif, de faire attention, doit être trouvé tant dans une guerre africaine que dans une banlieue new yorkaise. L’equilibre instable n’est pas l’exception d’un tiers monde, elle est celle d’une société fantasmée qui tend à le nier. Que cette société afin d’affaiblir un instant son fantasme expose dans ses musée les photographie reportage de Nachtwey, et de tant d’autres, constitue certainement le soubresaut le plus intéressant de l’évolution de la photographie et de l’information.

In fine, la photographie de guerre ne dénature rien de sa fonction, prise en quatre murs blancs, face à des touristes pressés. C'est peut-être tout le contraire.







1 : En fait, sur ce que Nachtwey propage ou ne propage pas, il faudrait modérer notre propos. Il y a une nécessité vitale pour l’artiste de former une fable autour de son travail, sans laquelle aucune force ne pourrait être mise en mouvement pour le réaliser. Que Nachtwey postule que ses photographies n’ont pas de place dans un musé relève de cette sorte d’exigence.
On ne risque pas sa vie à l’autre bout du monde pour divertir les touristes au Louvre. Par contre il est sans doute plus facile de la risquer si l’on pense pouvoir informer d’un état de fait et faire ainsi progresser cet état vers le mieux. La gravité de Nachtwey et la modération dans son propos humanitaire relève sans doute de la conscience de son propre schématisme. Mais enfermez les photos de Nachtwey dans un musée sans aucune possibilité pour qu’elles soient exploitées à titre d’information, et vous annihilerez sans doute dans l’homme tout courage pour poursuivre son travail.
Une Ferrari ne devrait pas être enfermée 364 jours par an dans un garage. Ca ne signifie pas qu’elle ne l’est pas en réalité. Seulement qui voudrait construire des voitures qui ne rouleraient qu’une fois l’an ?







Illustration: extraits de War Photographer, de Christian Frei. Photographies: James Nachtwey.




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par Armand publié dans : Critique Film. communauté : Cinéma
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Mercredi 9 janvier 2008
Gerry,
Gus Van Sant,
2004






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    Gerry est un film sur l’intégrité, un engagement scellé dans une voiture, et tout se déclenche lorsqu’on décide de ne plus le tenir, comme une punition. Gerry est un film sur le désir de suivre une voie hors des sentiers battus et la difficulté inhérente à mener à bien un chemin différent. Gerry contemplant l’étendue de son échec et l’indifférence silencieuse du monde. Le film alors trouve une conclusion définitive dans l’apothéose du héro de Last Days. Gerry est un film sur la soif de survivre, le premier à s’apitoyer des obstacles est le premier à mourir. Gerry est un film sur la volonté de puissance, le plus pragmatique survie alors que celui qui perçoit l’envers du monde ne peut plus vivre. Le désert est cet envers, ce divers, un désert fluctuant jamais identique à lui-même, tournoyant, abstrait. Gerry est un film sur la capacité à percevoir sa propre trace dans le monde, celui qui la retrouve peut prendre la route, retrouver le social, l’autre est mis à mort. À moins que Gerry soit un film sur l’être, sur son principe de mouvement plus particulièrement : opaque, hors de portée, et pourtant transcendant ; comme le monolithe de Kubrick l’image d’une route sert de leitmotiv et d’illustration métaphysique. Plus simplement on a dit de Gerry qu’il était un film sur l’amitié. Pourquoi pas ? Mais pourquoi pas en faire un film sur la paternité : Gerry (senior) et Gerry (junior), l’un devant tuer l’autre pour trouver sa place. Peut-être qu’il faut prendre Gerry au sérieux lorsqu’il dit avoir conquis Thèbes, Gerry est peut-être un film sur les dieux et leur place nouvelle dans la société. Peut-être enfin que le film de Van Sant n’est rien de plus qu’une 1001 manières de filmer une promenade. Tantôt dans un mouvement d’ensemble (travelling, steadicam), tantôt comme une course de chevaux (le plan serré sur les profils des Gerry) tantôt inscrit au sein d’un espace (les panoramiques et les grands-angles fixes) ou au sein de l’individu (les plans de face), tantôt dans l’abstraction, tantôt dans le mouvement simple et rectiligne, tantôt dans la profusion de micro mouvements comme un long fil enroulé sur lui-même, tantôt un mouvement de groupe, tantôt des mouvements solitaires, tantôt une promenade cathartique, tantôt une promenade effrayante.


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On comprend que Gerry est avant tout une grande épure cinématographique, à l’image de 2001, l’Odyssée encore, pour ses motifs simples et leur répétition téléologique (le plan-séquence des « morts-vivants » rappelle sans exagération celui du trip planétaire de 2001) ou à l’image du Tropical Malady d’Apichatpong et son binôme ésotérique scellé dans une ultime rencontre. Il y a un désir évident d’universalisme dans Gerry, d’abord dans l’individualité abstraite des personnages, tout deux se nomment Gerry, et dans celle du désert d’abord typé far-west, puis de sable, puis de sel, presque glacial ; bref, jamais le même désert. Universalisme qui va jusque dans l’aspect mué du film, la réflexion si l’on doit en trouver une ne sera pas médiatisée par le langage, qui se fait absurde lorsqu’il est employé (le dialogue sur la roue de la fortune, celui sur la conquête de Thèbes, celui incompréhensible sur la marche à suivre pour retrouver son chemin, celui fantasmagorique d’un des Gerry qui dit avoir retrouvé la voiture). Encore que l’absurdité des dialogues sert peut-être une métaphore sémiotique. C’est peut-être bien de la roue de la fortune dont on parle, et non du jeu télévisé. C’est peut-être bien de la difficulté sociale et de la difficulté à avoir une emprise sur le monde dont on parle via la conquête de Thèbes et non d’un jeu vidéo comme c’est le plus plausible. L’absurde du dialogue où les Gerry tente de trouver un chemin est peut-être vraiment symptomatique de la difficulté à synthétiser le monde, comme le dialogue où il est question de suivre des traces d’animaux (pour retrouver leur lieu d’accouplement, pour ensuite retrouver une étendue d’eau, tout un programme) est peut-être vraiment symptomatique de l’aisance perdue à survivre en traçant des plans simples. On ne sait plus vraiment ce que les Gerry et ce Gerry-le-film a à dire. 2001 est son étendue narrative pose le même problème : mise en garde technologique, fable sur la conscience ou sur le progrès, mythe prométhéen ou illustration nietzschéenne, trip ésotérique ou manifeste cinématographique ?
Gerry est peut-être un nom générique, une façon globale de se rapporter au monde comme le monolithe en représente une, transcendante en l’occurrence. L’idée de Van Sant étant alors d’avoir troqué l’aspect science-fiction pour une approche absurde ; le fait que l’action dramatique principale du film soitvlcsnap-3052964.png "comment vais-je redescendre indemne d’un rocher de sept mètres de haut sur lequel je suis monté en prenant mon élan" n’est pas un égarement scénaristique. Comment le serait-il dans un film qui ne tente en aucune occasion de créer un suspens ? Et le fait que la réponse à ce drame soit "je vais te fabriquer un matelas de terre pour amortir ta chute" n’est pas à prendre comme le dénouement trouvé par un scénariste piégé au dilemme de sa propre action. Le film est parcouru de cette absurdité : comment peut-on se perdre si loin en voulant rebrousser un parcours de quelques heures, comment un désert peut-il changer autant de nature sur quelque kilomètre, comment Gerry n’a t-il pas vu la route alors que l’autre Gerry la voit sans difficulté, mais plus tard et au même endroit. Le drame est tout au plus employé à la manière du langage. Gerry qui ne sait plus redescendre de son rocher, c’est l’homme qui se demande "comment en suis-je arrivé là ?". Et Gerry, le second, qui fabrique un stupide matelas de terre, c’est l’absolution par autrui, le saut grotesque, c’est le miracle de la rédemption. En d’autre termes : l’incompréhension des mécanismes vitales, la nécessité du social et l’anthropomorphisme qui survient face à l’inconnu.
Drame et langage sont privés de signification narrative, reste alors leur apparition soit comme simple manifestation accidentelle (Gerry parle parce que les hommes parlent ; le drame n’est que le résultat rapporté à l’homme d’une incompréhension des mécanismes de cause et d’effet) soit comme simple métaphore. Van Sant prive toutes les parties de son film d’un contexte, et ne donnant aucune piste de ce contexte en hors champs, insuffle au film son véritable projet.


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On aurait donc tort de prendre le film complètement au sérieux alors qu’il ne tente pas un instant d’installer dans le concret son histoire, d’instaurer une crédibilité de son action et de son propos. Son propos langagier comme nous le comprenons est tout au plus une façon métaphorique d’aborder des thèmes et précisément de ne faire que les aborder, évitant de se substituer au rôle de la mise en scène ou de la masquer. La mise en scène ne tente pas un discours plus complexe. Le travelling latéral où les Gerry courent, avant de se perdre, n’instaure rien de plus qu’une communauté de mouvement, passant de l’un à l’autre sans qui ni l’un ni l’autre ne semblent tenter de gagner cette course. Le plan « des morts-vivants » : Sous une lumière crépusculaire, les deux Gerry avancent d’une démarche étrange et saccadée, la camera, en légère plongée, les suit rendant impossible le mouvement au sein du cadre. Ils marchent mais ne bougent pas, traçant une ligne diagonale qui ne trouve pas d’hors champs vers lequel aller. Au lieu de faiblir, la lumière augmente, instaurant une abstraction plus concrète que se dessine le sol blanc o
vlcsnap-3056487.pngmniprésent. Quelle plus belle image de la mort que cette marche vers le rien? Le Gerry au premier plan est celui qui peine le plus à garder sa place. On sait d’emblée lequel des deux va mourir le premier. La mise en scène énonce cette idée simple, celle de la mort, et ne tente pas de formuler la moindre explication, la moindre relation extra mondaine entre la mort et le reste de l’univers. Comme l’avant scène finale de 2001 et sa mise en scène du temps, du temps pour l’homme. On a épilogué beaucoup sur cette scène (où Bowman se voit en dehors de lui-même dans la pièce blanche) en se demandant quel sens elle pouvait bien révéler du film ?
Mais la clef est sans doute que 2001, pas plus que Gerry, ne vise le sens global. À viser l’épure, l’instauration d’une signification narrative est alors contradictoire. Persona de Bergman est peut-être plus didactique : insérant en introduction une séquence absolument non-narrative, Bergman prévient toute volonté de créer une histoire ; son épure à lui est plus admissible parce que le langage (et son besoin inhérent de logique et de sens) est d’emblée expurgé. Le film peut se développer tranquillement sur son idée de mettre en scène l’individualité, ou, de traiter cinématographiquement l’individualité sans, donc, y rapporter un discours qui n’est pas celui propre au cinéma. Comparer Gerry à Persona est sans doute une bonne façon d’y voir plus clair. Sous les aires d’une certaine linéarité (linéarité parsemée de suffisamment d’absurdité pour qu’elle soit tout de même à mettre en doute) Gerry vise le langage cinématographique le plus intègre, le plus dénué des éléments rapportés avec lesquels on a l’habitude de le croiser. Chaque scène se faisant alors l’indice unique d’une idée claire, et la possibilité de les mettre –scènes et idées- en relation au sein d’une linéarité n’étant que la possibilité d’une construction conceptuelle et non plus celle d’une construction narrative. Si l’on continue sur cette volonté d’épure, Gerry est moins une quelconque fable qu’une typologie des mouvements et de leur représentation cinématographique. Van Sant prend en quelque sorte le parti d’étirer les scènes surréalistes1 des Fraises Sauvages de Bergman au tout d’un film.
Réconcilier langage cinématographique et langage narratif (à la manière de 2001, où à celle d’Apichatpong qui ouvre Tropical Malady sur une première partie plus narrative servant de base sémiotique à la seconde) sera le propos des deux films suivants, Elephant et Last Days.



1: Surréalistes seulement en tant qu’elles sont insérées dans une narration, elles ne sont donc proprement surréalistes que vis à vis d’une majorité narrative avec lesquelles elles rompent, mais pas surréalistes en soi.


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Mercredi 2 janvier 2008
We Own The Night
(La Nuit Nous Appartient)
James Gray
2007.





undefined    Commençons ce début d’année avec un des meilleurs films de l’année écoulée : le gigantesque We Own The Night, du parfois surestimé mais trop souvent ignoré James Gray.
James Gray avait déjà émerveillé une partie de la critique avec son The Yard, fable noire néo-classique, et sa mise en scène qui trouve le possible de la métaphore dans une approche dynamique du détail entre ligne droite et ligne brisée, entre universalisme et subjectivant.
J’aime bien être ésotérique à l’occasion, d’autant que ça me permettra d’introduire la critique qu’ont publiée les Cahiers du Cinéma du dernier film de Gray sans trop contraster avec le style de ladite critique. Mais avant ça, une brève présentation de cette pépite inattendue (inattendue pour pour qui comme moi a trouvé opaque le précédent):


We Own The Night
s’introduit dans le genre ultra fréquenté des polars de famille_ mafieuses les familles.
Bobby (Joaquin Phoenix, brillant) gérant d’une boite de nuit et accessoirement enfants honteux d’une famille de flics respectés (Mark Walhberg et Robert Duvall) doit choisir son camps lorsqu’un barrons de la drogue opérant depuis son club devient gênant pour notre famille toute vêtue de bleu et d’étoiles argentées.
Rapide résumé qui permet de deviner que le film ne trouve pas ses intérêts dans son scénario seul. Scénario pourtant moins linéaire qu’on ne pourrait le croire, James Gray ne tentant pas de détourner les codes du polar mafieux mais les usant avec une grâce qui fait défaut depuis quelque temps à Scorcese. Le film n’ayant pas pour ambition de redéfinir le genre mais de lui apporter une nouvelle pièce de prestige, on pardonnera son classicisme relatif.

S’agit-il pourtant vraiment d’un film de famille ? L’ouverture ouvre une piste : Bobby et Amada se chauffent en préparation d’une scène jambe-en-l’aire d’anthologie ; Gray inventant l’anthologie en puissance puisque la scène à proprement parlé n’existe pas. Malgré les ralentis lancinants, la musique de Blondie et les regards aguichants, happés, il faut s’arrêter et remettre à plus tard.
Le " à plus tard " est important : il constitue la fausse figure vraiment répétitive du film, son leitmotiv d’apparence qui en ferait un film de vengeance, un film cathartique. Remettre à plus tard l’affection, à plus tard la rencontre, à plus tard les retrouvailles (jusqu’au-delà de la mort), à plus tard la libération, et même à plus tard sa propre voie. Cet aspect cathartique du film constitue le reproche sous jacent que font les Cahiers à l'oeuvre de Gray. Ce n’est pas encore le moment de parler des Cahiers mais un ami me faisait très justement remarquer que la vengeance en question subissait une actualisation des plus satyrique. Bobby tue son faux némésis de loin, dans le brouillard, presque par hasard, ne s’entend donner en guise de dernière riposte que le murmure absurde et hors propos de son propre nom, et en guise d’explication qu’un modeste et ironique « Si j’avais su que c’était ta famille… » prononcé sur le ton d’une sincérité des plus déconcertante. Bref tout tant à prouver le caractère risible de cette vengeance, et la non-adhérence du film à ce point de vue.
Remettre en question l’aspect familial du film c’est le propos de la scène d’ouverture donc, car qui vient alors remettre à plus tard notre scène si bien engagée et si prometteuse de cul ? La famille justement ; celle adoptive en l’occurrence. Il faut aller visiter l’oncle rédempteur, plus de temps pour les folies.
La remise en question du thème qu’on présupposait central ne s’opérerait pas si bien si Gray ne filmait pas avec tant d’adhérence ce prologue au plaisir. Rien n’invite dans la mise en scène à rabaisser le plaisir auquel on se prépare, à le subordonner à la politesse familiale.
La famille au juste est bientôt révélée comme ce qui pose problème. Pas seulement face au plaisir mais face à ses choix de vie. C’est parce que Bobby appartient à une famille de flic que le dilemme de la coopération ou non se pose à lui et chamboule ses choix, c’est parce que sa famille adoptive cache de lourds secrets que sa vie bascule, c’est parce que les liens du sang obligent à une lourde nécessité qu’il faudra renier ses choix, ces mêmes liens imposant une hiérarchie des priorités, il faudra laisser de coté le plaisir en perdant sa petite amie. Il est intéressant à ce sujet que Bobby parle toujours d’Amada sous l’appellation « girlfriend » et prononce rarement son prénom pour la designer, comme si justement elle ne cadrait pas avec les cercles familiaux et ne méritait pas encore un statut autre que sa fonction, fonction relative à un seul individu de la famille. Amada n’existe que comme girlfriend d’un membre de la famille.

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On peut évidemment parler des résistances au développement personnel que constitue la famille tout en faisant un film sur la famille. Le Parrain de Coppola par exemple s’y essaie. Mais Le Parrain n’oublie pas non plus de montrer une certaine positivité résultante de ses barrières_ aussi dramatique soit le prix à payer pour cette positivité. Il n’est pas certains que We Own The Night de son côté en propose une quelconque. Les derniers plans du film doivent êtres comparés de préférence à ceux d’Eastern Promises de Cronenberg et leur ambiguïté négative quant au statu de l’engagement plutôt qu’à ceux d’History Of Violence et leur ambiguïté face au positivisme à tout prix. La nuance existe et elle est importante.
Les yeux cernés de Bobby, son désir de trouver le visage d’Amada dans le foule, sa mine déconfite et le « Je t’aime » rendu à un frère qui s’écarte de l’engagement que Bobby, lui, vient de prendre croyant intégrer par là pleinement une famille (alors que Bobby croit intégrer enfin le schéma flic = famille qu’on nous rabachait comme élément prévalant à la constitution de ladite famille, Joseph annonce qu’il se retire de ce schéma, morcelant la figure et donc la famille), sont pour le moins interrogatifs. Autant d’éléments qui perturbent l’adhérence à cette renaissance de Bobby et qui impliquent une contre poids lourd à la thèse conservatrice du film_ la plus apparente, celle qui sert de tremplin à la seconde, critique.
Le papier de Chronic’art rapproche la scène finale de la scène du cimetière, supposant que le film n’est peut-être que l’histoire d’un enterrement. L’expression baroque rencontrée ça et là n’interdit pas l’hypothèse. Ils ont raison, du coup, de mettre en exergue le fait que le film s’achève sur un « amen ».
Leur critique est presque un droit de veto vis-à-vis de celles des Cahiers. Pour faire court, les Cahiers reproche au film de Gray un décalage entre son style néo-classique et son discours moins que classique, conservateur. Ils voient dans le plan post-vengeance (lorsque Bobby sort des hautes herbes, fusil au bras, démarche fière) la naissance positive d’un héro. Ils ont raison alors de traiter le plan digne d’un Rambo.
En ce qui concerne la démarche, il ne fait pas oublier que Joaquin Phoenix l’adopte durant tout le film, signe de la naïveté de son personnage quant à son statut. Naïveté encore dans ce « plan des hautes herbes », la naissance du héros est clairement à jauger à l’aune de la symbolique surfaite du plan, dans un film loin de l’être. Il faut la comparer aussi à cette phrase déjà  citée « Si j’avais su que c’était ta famille… ». L’absurdité de malentendu ne peut que relativiser notre héro, qui s’il est devenu tel, ne l’est devenue que parce qu’il avait caché son vrai nom. Dire son nom aurait pu tout arranger. Vous parlez d’un héro !
Elle semble loin la glorification puritaine, loin de persuader, loin l’éloge de la loi et de ses employés, surtout lorsque revient en mémoire cette scène d’ouverture, où le plaisir tout en se donnant tout entier promettait d’être plus incroyable encore qu’il ne laissait le supposer.


Le film peut-être n’est que celui d’un deuil, le deuil d’une partie de cul jamais actualisée. Au rythme lancinant de la musique est substitué celui artériel, horrifiant, de l’organisme effrayé et surpris, dans deux scènes centrales et magnifiques : l’infiltration et la poursuite en voiture. Au murmure charnel est substitué la messe d’un enterrement et le discours bien pauvre d’un nouvel
09lim.xlarge1.jpg engagement. Les Cahiers, encore eux, ont raisons de comparer le film à celui de Cronenberg (nous leur reprenons cette comparaison), le jugement émis sur l’engagement (professionnel et plus largement éthique) est surplombés des mêmes réserves et doutes, goûte la même vacuité. L’incapacité à tenir droit dans ses bottes, à ne faire que goûter à ce plaisir est sans doute le vrai leitmotiv du film. Tout est affaire de confusion face aux impressionnants canons de la famille et de la morale, un bruit sourd dans l’oreille qui empêche la musique de fonctionner, la volupté d’agir et met en péril la vie : Bobby est presque abattue par les siens à cause de ce bourdonnement-là. Que la famille soit une cause suffisante pour se défenestrer, voilà qui paraît être un discours suffisamment néo-classique pour coller le fond à la forme.





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Lundi 10 décembre 2007
Children of Men
Alfonso Cuaron,
2006



  

18674401-w434-h-q80.jpg  Ne rien dire. La télé relate maintes fois un assassinat, Théo ne commente pas. Théo c’est Cuaron, surpris dans son train-train par l’explosion d’un récit. Le documenter c’est la moindre des choses pour que le filme existe ; c’est le b-a-ba pour Clive Owen d’amener la jeune femme enceinte à bon port, comprenez la seule raison qui le propulse protagoniste principal du film de Cuaron. Attention au faux-pas ! Julian est au courant : on est vite au frais d’une oeuvre naturaliste. L’ontologie rapide d’un film synthétique promène toujours les personnages aux abords de la grande chute. Celle du non-être. Attention Théo, tu ne serviras bientôt plus à rien, toi non plus.


Children of Men est un film sans histoire, les personnages ne peuvent survivre hors du prétexte qu’ils servent ; Cuaron réitère l’expérience hitchcockienne : Julian Moore la star est expédiée en début de partie. Tant pis pour la prometteuse idylle naissante, puérile et absurde, belle. Expédiée donc (mais sous quel tenant technique !), à la manière de Janet Leigh dans les 60’. À la manière seulement car dans Psychose la mort rapide de celle bombardée héroïne dés l’affiche servait la mise en place du récit. Psychose, le film, démarre dans la douche, l’expérimentation d’Hitchcock s’achève au même endroit. Le premier cri de la pseudo héroïne est un passage de relais.
Chez Cuaron, Julian meurt son rôle d’entremetteuse achevé. Passer la balle à quelqu’un capable de la recevoir et qui peut la garder jusqu’au but, c’est d’ailleurs littéralement ce qu’elle fait dans sa dernière scène. Thèo est un attrapeur sans pareille. On sait dés à présent qu’il rencontrera le succès, le film ne tentera pas une seconde d’entretenir le suspens. La comparaison s’achève avec Hitchcock. Pas de twist final, la force du film de Cuaron est d’imprimer le twist au commencement du récit, d’en faire sa base : une femme est enceinte dans un monde pourtant stérile. Il lui faut toutes les chances de son coté pour mener à terme cette grossesse. Toutes les bases narratives qui permettent l’action (où l’emmener ? contre qui se protéger ? contre qui se sauver ? par quoi passer ?) sont énoncées rapidement. La mort de Julian scelle l’arrêt des festivités dramatiques tout en proposant les règles du jeu : rien d’inutile, aucune surprise, aucune explication, un but simple- et simplet- vers lequel on se propose d’aller sans fioriture de scénariste ou d’esthète de la diarrhée analytique. Pas une seule explication ne sera donnée au miracle retrouvé de l’enfantement. Pas une seule non plus pour rationaliser cette stérilité mondiale.

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Children of Men appartient à ce qu’on a nommé ici ou là le blockbuster d’auteur. Blockbuster par son rythme dramatique : action téléologique enrobée d’une multitude d’actions spectaculaires. L’adjectif d’auteur vient de la résonance thématique des actions. Celle qui fait du film une illustration nietzschéenne. L’action est une succession de prétexte à un arrière-plan narratif. Le background de l’histoire n’a jamais été autant substantiel qu’ici. L’action accroche un contexte éthique de valeurs relatives et agit comme le révélateur de ces systèmes de valeur. Quid de la stérilité ? Châtiment divin pour certains, catastrophe écologique pour d’autres, conclusion prévisible à une société désaxée, occasion d’instaurer un gouvernement totalitaire, de devenir une star, de justifier une ascèse ou un terrorisme ou au contraire de lâcher prise avec le quotidien. En lieu et place d’une explication homogène, c’est de l’explication dont le film fait son sujet. Chacun voit midi à sa porte. L’événement ne fait que conforter l’individu dans son complexe de valeur alors même que ce dernier justifie ce complexe par l’événement. La superbe scène où Théo, portant le nouveau né dans ses bras, sort du bâtiment autour duquel s’affrontent militaires et réfugiés est symptomatique : figeant les individus dans leur occupation il ne les stoppe pas pour autant. L’affrontement reprend de plus belle comme si personne n’avait vu l’enfant, dont l’existence réfute pourtant leur principe d’action. Idem lorsque Kee apparaît. En rien cet espoir n’est fondateur, il marque un peu plus les lignes de séparation. Un miracle, un cas médical, une exception organique, une occasion de prendre le pouvoir, de séduire un ancien amant, de créer une révolte, d’imposer une idéologie, etc. L’individu normalise aussi tôt qu’elle apparaît cette exception selon ses valeurs.
La volonté de ne donner aucune explication se justifie. Il y a une infinité d’explications données en soubassements. L’action est un principe de décentrement pour Cuaron, mieux s’extirper pour mieux regarder.

18667674-w434-h-q80.jpgLes plans séquences qui parsèment le film rentrent dans ce jeu : dans un contexte unique (le plan) s’expose une variété de forces. Le plan séquence de la voiture est le plus réussi : les uns font leur danse nuptiale pendant que les autres exécutent une trahison ; la camera très mobile évite d’inscrire tous les partis dans la même image : contexte unique mais communautaire.
Children of Men est un film moderne. Nietzsche aussi : "On ne se contente pas de chercher comme cause un certain genre d’explication, mais bien une catégorie soigneusement sélectionnée privilégiée d’explications, celles qui permettent d’éliminer le plus vite et le plus fréquemment le sentiment d’inconnu, de nouveau (…) Le banquier pense aussitôt aux « affaires », le chrétien au « péché », la jeune fille à son amour."
C’est à ses créations éthiques, à ces systèmes de valeurs que se réfèrent les enfants du titre (d’ailleurs, d’enfant il n’y a en qu’un seul dans le film).
Le film n’est pas comme on a pu le lire « d’actualité » ; les discours entendus ne le sont qu’à titre de position éthique, même s’ils sonnent modernes pour certains (le discours écologique notamment). Ils ne constituent jamais un argumentaire ou une position surplombantes de la part du film, d’où la stupidité à le qualifier « d’illustration ». L’illustration s’il faut le rappeler est le matériau de base de la synthèse.
La conclusion abrupte conforte : Thèo meurt, Kee pleure quelque seconde, le bateau arrive, YYY lui fait signe. Fin. Le rythme ordinaire du monde surpasse les lois du recit, le héro trouvera sa place plus tard. Peut-être.

Peut-être s’est-on trompé en qualifiant de synthétique Children of Men. Le film est celui du divers, choses informes, actualités latentes qui résistent à l’exceptionnel, à la naissance d’un rythme. Notez bien que la mort de Julian n’est dramatique/exceptionnelle que dans
le contexte d’un amour naissant. Sa mort ne freine en rien la marche du processus global. Elle n’est même pas l’occasion d’une pause dans le scénario. Comme pour Théo, une force disparaît, d’autres assurent l’intérim. Disons que le film est synthétique par opposition : refusant de donner corps aux jeux de pouvoirs et de volontés, refusant de les incorporer dans la linéarité d’un récit, ils restent toujours en marge comme environnement. Des vautours prêts à fondre sur l’événement pour lui donner leur sens. Ne les incluant pas autrement que comme périphériques le récit se donne les moyens de la monstration de leur processus d’accaparement. D’où une histoire plate, qui laisse notre envie d’analyse sur sa faim, rabougrie notre passion pour les histoires, d’où un film passionnant, singulier.


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Lundi 12 novembre 2007
Black Book
Paul Verhoeven
2006





1181081960-18670164.jpgRésistants et nazis se chamaillent en Hollande, les uns envoient femmes fatale les autres forcent à la traîtrise. Bref, l’histoire est connue, et même répétée chez Verhoeven. Black Book est classique, le territoire n’instaure aucun particularisme. Classique jusqu’à son désir d’universalité donc. La guerre de toute façon et son contexte politique est comme souvent chez Verhoeven (Starship Troopers) et chez d’autres un bon prétexte à l’étude de mœurs. On sait que notre réalisateur aime cette ethnologie-là, support de ses pires films. Verhoeven n’est jamais aussi bon que lorsqu’il désengage ses personnages du singularisme pour les inscrire dans des desseins plus vastes ; c’est le cas Starship Troopers et son ironie morbide, c’est l’anti-cas Showgirls est ses sujets gangrenés dans des schémas moraux/éthiques absurdes. On se souviendra longtemps du « Elle danse comme elle baise », sentence en leitmotiv au projet ethnologique le plus raté du réalisateur.


Black book est une bonne surprise du coup, son étude de cas n’atteignant pas la médiocrité de Showgirl, ou tout du moins, la médiocrité de l’étude de cas ne vampirise pas l’action, relativement passionnante du film. Le propos de Black Book est simple, la ténacité avec laquelle Verhoeven l’applique à chaque moment du film mérite de devenir légendaire. Personne n’est innocent, ni coupable. La maxime et ses variantes sont répétées jusque dans les derniers plans, déclinées à chaque personnage, appliquées à chaque situation.
Ainsi les passeurs se font traîtres, les libérateurs bourreaux sadiques, les juifs victime mais victime poussives, les nazis modérés, les résistants peinent à rendre la confiance qu’on leur donne, les héros de guerre collaborent, les femmes de boche pleurent les actes dont dépendent leur survie. J’en passe.
Black book est un nivellement par le centre, un anti-manichéisme convaincu. Une juive clandestine prend le soleil au bord d’un lac mais n’hésite pas à flirter avec un jeune hollandais, bateau passant. Ceux qui la cachent n’hésitent pas eux, à réprimander sa religion au nom de la leur, comme on veut contenir une pulsion démoniaque. On brûlait des gens pour leur bien fut une époque. Le cynisme stérile de Verhoeven approuve puisque aucune échappatoire n’est tracée ni même espérée. En lieux et place une pancarte : « Ce sera toujours la même rengaine ». On comprend que l’homme veuille faire un film sur Jésus, le messie sacrifier à des fins politiques, pour qui la cruauté d’autrui était fondamentale au succès du plan. Traiter à sa sauce toutes les parts de l’Histoire est encore le meilleur moyen pour Verhoeven de prouver la justesse de sa vision.

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D’Histoire, il en est question dans Black Book. Dès lors que tous sont mi-corrompus mi-excusables, la question du jugement se pose. Qui va statuer sur le cas Müntze, chef nazi qui a défaut de sauver des vies n’a pas rallongé la liste des morts, et sur le cas Akkermans, héro-traître de la résistance ? Certainement pas l’Histoire.
La scène, où un général allié se plie à des lois martiales hors propos face à un général nazi pourtant destitué, est constitutive. L’un demande à l’autre l’application de règles étranges, comme s’ils ne souhaitèrent en d’autre occasion s’éradiquer l’un et l’autre, comme si la guerre et la victoire participaient à un jeu de hasard, à une puérilité.
L’Histoire, nous dit Verhoeven, s’écrit au sein de stéréotype, répondant ainsi à une demande de fantasme plus qu’elle ne crée une reconstitution. Caractère partial et artificiel de la marche du monde, miroir des généraux ennemis appliquant des codes de courtoisie. Müntze fait les frais de cette dialectique populaire, chef nazis il est nécessairement plus corrompu que d’autres et doit mourir. L’Histoire ne rend pas justice. D’ailleurs Akkermans-le-tueur est porté à nue par la foule. Sa mort n’est pas du domaine de l’Histoire, sa justice à lui est celle des hommes. C’est en marge de l’Histoire que la justice fait ses comptes. Le livre noir dont il est question dans le titre en est le symbole : répertoire et carnet de bord officieux d’un notaire discret, il livrera à l’action la marche à suivre. L’Histoire, elle, ne retiendra pas l’existence de ce montreur de vérité, auquel il devient primordial de rendre hommage dans un titre.
Les derniers plans du film achèvent d’instaurer cette loi comme valable en tout temps, hors de tout contexte exceptionnel. 


Reste que Verhoeven n’a peut-être pas tort de rappeler à nos mémoires la légitimité/possibilité d’un tel propos. Dans un contexte cinématographique où les grands succès publics se construisent loin de toute question morale, son langage peut apparaître comme un vent frais. Mais dans sa lutte fervente contre le manichéisme se crée un nouveau genre de nivellement, celui de l’univocité absolue où tout se vaut, et se vaudra toujours. C’est sans doute ici, dans son propre film, la victoire de ce qu’il dénonce : à force de manichéisme le prochain stade se forme par réaction et n’entend plus que la voie de la contestation stérile.

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Mercredi 7 novembre 2007
Death Proof
Quentin Tarantino
2007



On m’a fait une remarque intéressante sur le dernier film de Tarantino, disant de lui qu’il est un des meilleurs navets de ces dernières années. Surprise. Parlons d’abord un peu de ce qui nous a plu.

18759774-w434-h-q80.jpgLa structure en deux temps de Death Proof et la confusion morale qui lui est intrinsèque est pertinente, la vengeance pour laquelle le spectateur frémi n’en étant pas vraiment une. Les deux groupes de filles n’ont pas d’histoire en commun. La violence avec laquelle l’assassin est puni en devient presque superflue, comme le plaisir évident des filles à le sanctionner. Et ce, d’autant plus que passée la frayeur de l’agression, les filles cascadeuses ne font pas l’économie d’une puissante force de destruction, au-delà du seul instinct de survie. C’est un dilemme entre deux intensités.
La première, qui veut que nous soyons le gardien de la mémoire des actions de Mike, tend vers une juste vengeance à la proportion de ses actes. Il doit être puni brutalement, sans compassion. La seconde est moins catégorique. D’abord les filles menées par Rosario Dawson ne sont pas innocentes ; elles aussi mettent en danger la vie d’autrui pour le fun. Leur jeu n’est pas moins absurde que celui de Mike. Puis, elles sont aussi moins « en détresse » que le premier groupe : toutes cascadeuses, sachant visiblement trop bien se défendre. La figure de la jeune fille éplorée et sans défense ne tient plus lieu d’argument dans le jugement qui est à rendre. Cette intensité là, si elle est prise en soi, en dehors de celle en cours dans la première partie du film, ne demande plus une vengeance aussi brutale. Les cascadeuses ne vengent rien, elle gagne au jeu (c’est à peine si on leur force la main pour y participer). La vengeance, unique caution morale de la violence faite à Mike, n’est légitime que via la mémoire du spectateur. Death Proof est presque un film sur le témoignage, qui ne sait pas la première partie du film ne peut cautionner la mort de Russel (moralement s’entend).


Cette ambivalence, la métaphore sexuelle dont on a tant parlé ailleurs, et la scène « multi diffusion » de l’accident qui est un vrai fantasme pour tout fan de Cronenberg, font de ce Tarantino là un film largement appréciable en soi.


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Mais cette scission dans la narration ne peut masquer l’hyper linéarité des dialogues, dont la mise en scène remplie les trois quarts du long-métrage. Jamais un film de Tarantino s’est autant éloigné de la repartie duelliste et n’a laissé place à autant de monologues. On raconte des histoires désormais. Dans Pulp Fiction et Jackie Brown les histoires sont fatales (celles de Jules et de Marsellus), sont ce qui échappe à l’ordre du dialogue comme joute verbale, sont ce qui entraîne l’action. Death Proof rompt. Les histoires sont celles, interminables et opaques, de fillettes, fantasmées ou répétées jusqu'à devenir fable.
Death Proof est un film bavard, dans lequel le verbe ne tranche plus, n’impose plus le caractère de celui qui l’utilise mais impose un rythme, plus large, plus enveloppant qu’avant. Tarantino lui-même n’a plus besoin de s’écrire un personnage d’excité du verbe pour paraître comme tel dans le film. Les filles imposent ce rythme-là à Tarantino-le-barman. Le rythme comme la vengeance se donne/fait désormais par procuration. Le dire se fait communion, il faut phraser sur une même diction (en ce sens les actrices1179618459-death-proof.jpg font des miracles, leurs paroles s’entendent comme une musique plus importante que le sens véhiculé_ nous y reviendrons très vite), il faut longtemps dialoguer avant la prise de risque (le dialogue sur la route) non pas tant pour se mettre d’accord que pour se mettre en accord. Mike au contraire est celui qui ne partage pas ce rythme, cette communion. Sa culpabilité dans la seconde partie est celle de ne pas vouloir jouer la même note. Il veut sa communion seul, son risque à lui, et prend peur finalement devant la difficulté à l’imposer. Son meurtre, perpétué en groupe, est le meurtre d’une communauté de rythme sur un rythme solo.


L’opacité des dialogues impose outre un rythme une abstraction.
La majeure partie des dialogues relevant d’une culture si singulière, si personnelle, devient vite incompréhensible. C’est la façon dont Tarantino induit au film son hommage à la série B/Z. Parlant dans le vide le film devient un assemblage de figures évidentes ; évidentes parce que plus rien dès lors que les dialogues perdent le sens ne peut masquer ses figures, leur donner un contexte ou une texture de façade.

Death proof est un hommage à l’amitié, au rassemblement communautaire selon de nouvelles lois non plus sociales mais libres, à la culture si singulière qu’elle en devient opaque pour tout autre hors du groupe, au lieux, à la prise de risque, au danger vivifiant, à la mode écartée de son aspect normatif, aux échappés sans but, à Kurt Russel figure à lui seul, à la victoire de l’idéologie non plus de masse mais particulière, au fétichisme, au sexe mais surtout à la frustration qui lui donne son sens le plus mordant et précieux. Bref, à toutes les figures qu’aligne communément le cinéma-bis, mais sans le masque qui ailleurs font de ces figures des éléments narratifs, des principes d’action. Qu’on pense à la pom-pom-girl, death-proof-05.jpgfigure réjouissante mais costume inexplicable. Ici, seul le plaisir compte de les voir se développer, s’émanciper de l’histoire, se ritualiser sans but. Les figures jouissent d’exister pour elles-mêmes.


Quel hommage plus juste est-il possible de donner ? Être un navet en ce sens ne peut que participer de la réussite du film dans un genre ou les meilleures œuvres flirtent régulièrement avec l’échec du bon goût, rarement avec les canons du film d’auteur. Meilleur navet et meilleur film sur l’histoire de ce genre. Genre auquel n’a rien compris l’acolyte Rodriguez, qui n’aligne pas moins de ces figures dans Planet Terror mais s’en trouve rapidement embarrassé. Planet Terror est un mauvais film, digne de la filmographie de l’auteur, certainement pas un navet. Nuance.






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par Armand publié dans : Critique Film. communauté : Cinéma
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Mardi 16 octobre 2007
The Bourne Identity, The Bourne Supremacy, The Bourne Ultimatum,
Doug Liman, Paul Greengrass
2002, 2004, 2005.




Que reste-t-il d’un homme lorsque ses acquis culturels, ses déterminations sociales et ses affects idéologiques ont disparus ? C’est dans cette confusion, celle d’un nouveau-né factice, que s’ouvre brillamment la trilogie de Jason Bourne, agent secret amnésique repêché aux côtes de Marseille.
On se permet d'écrire sur la trilogie Jason Bourne car malgré deux réalisateurs à ses commandes, son scénario épuré, pour ne pas dire pauvre, permet un thématique claire et suivie, et l’on déconseille à qui n’a pas vu les films de ne pas lire plus en avant. A moins que pour lui les qualités esthétiques prime sur l’action.
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On a beaucoup parlé de la placidité de Matt Damon dans son rôle, et c’est normal, car les masques son rarement expressifs. La trilogie est avant tout l’histoire de deux hommes, David et Jason, fantôme d’une identité perdue et résidu sans mémoire mais non sans histoire du premier. Il faut à Jason parvenir à l’en deçà de sa naissance, dans les eaux maternelles de la Méditerranée, retrouver les détenteurs de ses gênes: David. Car Jason n’est pas un enfant comme les autres, il possède des tares sociales: super reflex, super intuition, super paranoïa, etc. Autant de superlatifs corporels indiquent une vie anormale, dangereuse peut-être; Jason est sans acquis culturel mais pas sans logique.
Nous voilà donc avec Jason, brave amnésique plein de louables intentions, à la recherche de David, homme dangereux qu’il faut poursuivre de loin; les moyens se font discrets, furtifs, à pas feutrés. Mais la donne change lorsque David, croit Jason, se révèle la victime potentielle d’un chantage. Double naissance: Jasons n’est pas seulement notre bon ange, il est aussi un produit immédiat de David. David a croisé Jason, le gouffre de la mer se referme, un Jason culturel a existé. Il faut trouver David et se venger pour lui de l'extraction au monde de Jason.
D’où le masque, placide. Notons, à la volée, qu’en deçà les motivations du Jason amnésique sont celles de Candide revenu de ses voyages: un potager et sa femme; tant pis pour l’intramondain.

Jason rappelle le masque théâtral et agit d’ailleurs pour des raisons qui ne le sont pas moins: venger la femme, retrouver le père (David), punir les ennemies de son frère (Jason pré amnésique). Il y a quelque chose de l’ange vengeur chez le personnage: inhumain (pas de relations conscientes à l’histoire et à la culture), surhumain (les pouvoirs donnés par son entraînement d’agent), sur-moralisateur (il faut punir). Le maître mots de la trilogie est bien celui-ci “punir”  car dès lors que Jason quitte la passivité (celle du premier épisode où il s’agit surtout de fuir une agression sans fondement) sa quête est celle d’une vengeance qui n’a de terme que face à l’impunissable: soi-même. Jason est chrétien, le suicide n'étant pas une option, on comprend que les films doivent s'arrêter là. L'émergence d’un Jason responsable n’a que peut d'intérêt narratif ou dramatique, Jason doit accepter. Point. Il n’y a pas, ou il ne devrait pas y avoir, matière à une autre histoire. Il faut plier face à la sphère du divin. Ce n’est pas pour rien que la rencontre avec Dieu dans une des scènes finales baigne dans la lumière blanche et irréelle de rayons lumineux venus du ciel.
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Jason expurge David. La mort culturelle est occasion à apprendre. David est un mauvais père et Jason est un enfant désiré. Finalement la trilogie est un film sur le mal (sans majuscule) et au fond, sa quotidienneté (permettez l’expression). Les intentions peu louables de David (l'avènement de Jason se fait dans le meurtre, l’acte de naissance communique la fonction, Jason est né pour tuer) ne gênent pas sa victoire; David est récompensé outre mesure: il s’oublie littéralement, organiquement même (l'amnésie). Si les adversaires de Jason sont dubitatifs, agacés face à lui, c’est que Jason est tout en l’ignorant un traître, un revirement situationnel peu orthodoxe: le tueur se veut ange.

Nous disions “apprendre” à propos de la remise à zéro socioculturelle et non comprendre  car ce qui nous est donné est un renseignement sans significations; des raisons qui poussent David à se vivre comme un tueur froid nous n’en savons rien.
C’est symptomatique que Jason l'amnésique ne cherche rien lui-même dans cette direction. Sa quête de vengeance s’achève dès que le coupable est trouvé, c‘est à dire personne directement. L’ange peut revenir à la maison. Ce que découvre Jason est un acte responsable au sens fort, et aussi mystérieux demeure-t-il, il n’a rien à redire sur la responsabilité et le devoir de chacun à en faire preuve. Le drame se transfigure en action ordinaire, action poussée seulement un peu plus loin que ce que l’on rencontre ordinairement.vlcsnap-13560922.png


    Le résidu extra-mondain qu’est Jason amnésique ne peut alors pas juger.
L’histoire contextuelle demeure intrinsèquement affaire... de contexte. Le contexte, c’est ce que Jason ne possède pas. Sa logique le préserve d’une vaine recherche.

Retour aux eaux: il s’agit de vivre maintenant avec l’histoire d’un autre. Ce qui, au fond, est le cas de tous, symboliquement.




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