Mercredi 21 mai 2008







Teeth, Mitchell Lichtenstein, 2008

Postulant une approche grave et ironique de la sexualité et du teen-movie, Teeth embarque son réalisateur dans une gêne constante. Passé les vingt premières minutes d’une exposition pleine de charme, la subtilité nécessaire à un tel projet trouve un écho inadéquat dans un burlesque mal venue et assumé de moitié seulement. Teeth passe du meilleur des expériences cronenbergiennes à la pire série Z tartinée de thématiques réservées au cinéma plus rude d’auteur. Le traitement exagéré de ces thèmes (inceste, soif de vengeance, mutation mentale, rapport à la norme) au sein d’une mise en scène malade de ses retentions plonge le film dans la caricature. Le final est autant un doigt d’honneur bien placé qu’une insulte gratuite. Vain, sauf en parfait exemple d’un ratage.


Paranoid Park, Gus Van Sant, 2007

On l’avait raté en 2007. Il aurait mérite une place d’honneur. Paranoid Park constitue sans doute l’expérience ultime des transformations du cinéma de Van Sant depuis l’époustouflant Gerry. Moins autiste que ce dernier, moins aride qu’Elephant et moins extrémiste que Last Days, Paranoid trouve le bon équilibre entre narration empathie et questions formelles.  Sur une base de récit proche d’Elephant, le film déploie les figures auditives et temporelles expérimentées dans la trilogie pour former le portrait poignant d’une adolescence gâchée par une naïveté passagère. Le regard plus étriqué, concentré sur son personnage, le flamboiement de la mise en scène peut concentrer la réception psychique du protagoniste et du spectateur de l’événement sans le perdre dans les lenteurs extrinsèques des films précédents.
Pour certains, le refus d’une dramatisation trop grande empêchera le film d’atteindre les sommets. Mais depuis Gerry, Van Sant n’est plus un réalisateur à oscar. Ouf.


Juno, Jason Reitman, 2008

Juno a t-il hérité d’un oscar ? (On n’en sait rien, sincèrement). Supputons : Sans doute pas. Pas assez dramatique justement pour émouvoir la schizophrénie américaine. Pourtant il put tirer profit d’une hypothétique envie de légèreté, tant le reste est oscarisable dans Juno. Personnalité avenante et touchante, performance (modérée) d’acteur, sujet chorale, rapport fantasmatique au quotidien, mise en scène discrète, ton ironique balbutiant qui empêche d’être trop corrosif et sujet un peu (mais un tout petit peu) provoquant.  On a tout dit. Juno ne dérive jamais de sa  gentille trajectoire et de son punk érudit.
Reitman était plus performant quand il voulait taper plus fort (Thank You For Smoking). La sagesse est mère de… de quoi justement ?


Rec, Placo Plaza & Jaume Balaguero, 2008

Film honteusement surcoté du mois dernier, Rec n’en demeure pas moins une expérience intéressante dans sa première partie. Seulement pourquoi accorder au film ce qu’on voudrait nier dans Blair Witch ? Les deux films sur une base technique semblable évoquent aussi une structure identique, des débuts plan-plan à la fin ésotérique, et jouent sur la même insurrection d’une violence graduée et massive au sein d’un terrain neutre. Blair Witch emmagasinait une terreur franche et nouvelle, celle de l’étroitesse de la position humaine dans l’environnement, via le biais du cadre étriqué de la camera subjective. Rec rejoue le refrain en accentuant les effets de style jusqu’à épuisement, exemple cette fin burlesque plus qu’il ne le faut. Une camera filmant plafond et sol dans un ample mouvement de bascule suffit-elle à construire l’horreur ?
Pas certain qu’enregistrer des images suffise à faire un film.
Et pourquoi ne pas retourner voir Blair Witch sinon ?


Cloverfield, Matt Reeves, 2008

Autre exercice autour de la camera subjective, le projet d’Abrams tire haut la main son épingle du jeu. La volonté du film de ne pas respecter le drame intimiste auquel prépare le procédé technique mais d’y lier les efforts du blockbuster américain conforte la forme tout en élargissant le fond. Les plus belles scènes de Cloverfield prennent le parti moins de la subjectivité que de l’anonymat de la camera. Pas de starlette de la télévision pour imposer le récit. Avant d’être un individu effrayé, le cameraman invisible de Cloverfiel est surtout un être curieux, époustouflé autant que subjugué par le spectacle grandiose des forces extraordinaires en jeu. En deçà des réserves qu’on peut émettre à escalader un building moitié effondré, il y a le plaisir esthétique prit à constater cet évènement physique. Un extraordinaire dont on serait mal aisé de dire s’il appartient tant à la créature du film ou au balais jouissif de soldats et chars américains tirants à tout va sur une entité supérieure dans les rues de New York.
60 minutes de métrage prépare à la vision depuis le ciel non pas d’un monstre mais d’une divinité, une supra force, conforté par le mutisme total du récit sur les explications au pourquoi.
Ca a été. Et « ca » a été visiblement plus fort que les hommes.


John Rambo, Sylvester Stallone, 2008,

Un autre monstre.
Est-il vrai qu’avant de rentrer au bercail un américain se doit de frapper fort dans les coutumes locales de son pays transitoire en explosant, par exemple, une cinquantaine de crane haut perché depuis sa mitraillette gros calibre ? Stallone répond oui, Rambo, plus dubitatif malgré tout, veux bien étudier la proposition­_ ma foi plutôt convaincante.




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par Armand publié dans : On n'en parle pas. communauté : Cinéma
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Mercredi 9 avril 2008

 








Nouvelle rubrique, commençons :





The Fountain, Darren Aronofsky, 2006.

 

Aronofsky est un des réalisateurs surcotés de ces dernières années. Pi était à la limite du trip supra subjectif qui n’a plus qu’à proposer quelques figures sans liens. Requiem For A Dream forçait les traits stylistiques à la lisière de son récit, quitte à approcher la caricature, à la manière d’un P.T. Anderson. Et puis voilà, The Fountain, fable mystique qu’on compare à 2001. On oublie souvent que 2001 est le plus rationaliste des films de Stanley, mais bref. The Fountain était raté, le souffle n’y était pas, le récit perdait en partie la force déterministe qui fait le succès de Requiem, les figures plastiques manquaient de s’insérer correctement autour des personnages, des trois parties temporelles seule la dernière n’échouer pas à la reconstitution, Le style ténue de l’approche d’Aronofsky, tout entier réduit autour de deux personnages, ne trouvant une adéquation que dans la phase futuriste, où il sert enfin convenablement le propos.
Le propos d’ailleurs est à oublier. Trop claire ou trop confus, il renvoie trop à une multitude d’autres œuvres plus strictes ou plus inspirées. Reste l’imaginaire fort d’Aronofsky dans ce voyage abstrait, la décomposition de la corporalité, la relation au biologique. Le réalisateur propose une vision ultime des trips chamaniques de Blueberry (seule chose intéressante survenue dans le cinéma français de cette dernière décennie). Le virtuel de l’image trouve une signification et un équilibre convainquant dans ce qui rappel une mixage fort à propos des visions de Clark/Blake.
Mais en dehors de ça, le film peine à convaincre et réduit considérablement la portée de ces visions futuristes dans un méli mélo si symptomatique des œuvres totale_ qui se veulent comme. Et portant il est attachant.


M le Maudit,
Fritz Lang, 1931

Lang crée le film le plus judicieusement politique qu’on puisse faire. Plus épuré et directe que ces Dr Mabuse, M prend la forme d’un conte populaire avec son méchant aux attributs caractéristiques (le sifflement du dragon, les yeux globuleux de la sorcière, les signes de la folie latente des monarques totalitaires) et ses paysans effrayés mais corporatistes. Puis Lang renverse la donne dans un exemple de sur démocratisation de la morale : les paysans perdent leur qualité de groupe dans une individualisation élargie mais peu affable. L’acte politique est un déchirement du développement naturel de la communauté, la violence atteint non seulement le corps mais l’éthique des individus. On retrouve ces positions encore aujourd’hui, par exemple chez Johnny To. Visionnaire !
Le film est un trésor de mise en scène, alignant des figures expressives et suggestives d’une force peu commune et si caractéristiques de l’importance de Lang dans l’histoire du cinéma. Jamais strictement abstrait ou épure, M sait aussi plonger dans l’action et en créer une véritable dramaturgie_ ce qui fait défaut aux Dr Mabuse, simulacres dramatiques et plus arides.
L’étude de cette mise en scène dans la constitution de ces figures, et le rapport dialectique d’une figure à l’autre serait trop long à constituer. Au dessus de nos forces.


Film,
Samuel Beckett, 1965

L’exercice de style proprement beckettien, appliqué au cinéma. Le plus déstabilisant est encore la réussite totale de la compréhension de Beckett du média cinématographique. Le rôle de la camera, la dichotomie nécessaire qu’elle instaure entre les points de vue, la capacité du montage à créer un sens et une idée, la relation propre qui s’instaure entre le corps et son image-mouvement, tout est explicité et questionné dans le moyen métrage de Beckett. Film est à la fois conceptuel et simplement compréhensible, qu’importe le niveau d’abstraction auquel le spectateur se place. Et puis Buster Keaton, fantôme de son génie à la gestuelle parfaite, suffit pour induire du sentiment dans l’œuvre.
Seulement Deleuze a déjà tout dit sur Film, si bien qu’on ne ferait que paraphraser.


Le cinéma de Tarkovski.

Par où et quoi commencer ?
Tarkovski, outre la beauté plastique et stylistique de ses films, possède cette aptitude incroyable de créer des œuvres originales tout en se référant constamment/naturellement dans l’histoire du cinéma. Sans rien dénaturer de sa vision, sans jamais faire de l’hommage ou de la simple constatation. Seulement le cinéma de Tarkovski s’approche de l’œuvre totale, avec la sècheresse et les complications de mise, et ouvre autant de thématiques générales que de considérations simples et limitées qui emplissent à l’occasion ses plans. Aussi beau que ardu d’approche. L’ensemble demande un lente maturation/mastication.
On y viendra sans doute par le biais des
meilleurs plans.


Scènes de la Vie Conjugale, Ingmar Bergman, 1973

Comment convier quelqu’un à regarder les six scènes originales de l’œuvre la plus minimaliste de Bergman ?
Toute analyse devra mentionner les 5 heures de pellicule dont 4h50 sont constituées de dialogues, les 7 personnages dont 5 totalisent seulement 20 minutes d’apparition, les 6 uniques décors et peut-être la trentaine seulement de plans différents. De quoi décourager.
Et pourtant Bergman est largement un expérimentateur affuté,
Persona Les Fraises Sauvages, entre autres, expriment la pertinence de ses propositions les moins narratives et le fort à propos de leur utilisation au sein de récit sans cela linéaires. Peut-être que l’expérimentation dans Scène de la Vie Conjugale se tient dans la forme apparente d’un théâtre filmé avec le moins d’entrain possible. On a dit ailleurs à quel point croire en cette forme était illusoire, le caractère cinématographique de la série n’est pas en effet à remettre en cause. La proximité des facies des personnages est au combien fondamentale dans l’approche du spectateur. Néanmoins on peut s’insurger contre ce minimalisme avec l’argument du « c’est chiant ». Et c’est peut-être vrai tant la conception bergmanienne du couple n’est ni reluisante ni fantasmagorique.
Reste l’extrême concision de l’écriture de Bergman, qui ne perd jamais le fil de son sujet et paradoxalement à la durée de la série (cinq heures donc) ne s’entiche jamais de ce qui ne fait pas avancer cette autopsie du quotidien amoureux. Scène de la Vie Conjugale par sa pertinence analytique se pose en histoire absolue du couple et de ses transfigurations. La vision de Bergman est d’une clairvoyance triomphante et extraordinaire, s’approchant de ce que peut-être
Guerre et Paix pour l’étude historico sociale
La plus juste et belle d’histoire de l’amour. Sauf si on rechigne à comprendre en quoi la justesse est la forme dans laquelle se tient la plus grande concentration de beauté.


The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford, Andrew Dominik, 2007

Un des meilleurs films de l’année passée selon nous, The Assassination est moins l’objet d’un étude qu’une proposition esthétique. Autour de l’acteur dans les milles formes que peut prendre le corps de Brad Pitt, autour du paysage dans les milles fonction qu’il peut entretenir, lieu narratif ou attache subjective. Autour des relations, dans la dialectique étrange qu’entretiennent Jesse et Robert. Autour du verbe, fait pour aliéner, pour impressionner, pour menacer ou poétiser le monde, pour construire une légende, ou pour la raconter, ou encore la nier. Le souffle qui parcourt le film est irréductible à l’analyse. Sans doute ses propositions prises une à une ne sont-elles pas d’une pertinence incroyable, mais Dominik constitue ce que beaucoup échouent à faire : une œuvre intègre et stable qui ne se réduit à aucune idée, à un aucun axe narratif.
The Assassination est autant la fresque d’un bandit mystérieux, que l’histoire d’une trahison, que celle d’une amitié, que celle de la chute simultanée de deux êtres dans leur projet, que l’illustration d’une époque. Encore, c’est l’incroyable synthèse des forces en jeux dans l’univers. Un tableau strict à l’exécution parfaite de la complexité des étants dans un microcosme donné. Il y a quelque chose de subtilement Nietzschéen dans le film, dans son projet de synthèse non réductive des forces mais aussi dans ses personnages. Jesse James d’ailleurs ne se laisse t-il pas mourir après avoir approché la complexion inassimilable du réel dont il est dépendant ?
Le film se rapproche en cela du tristement passé inaperçue
Lust, Caution d’Ang Lee. Le plus beau film de cette année pour l’instant. De ce dernier il faudra qu’on en parle.





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